EPhA 2 Atelier autour de Vénus noire (B. Sueur)

(Compte-rendu de la rencontre du samedi 9 novembre 2013)
Bastien Sueur, professeur de Philosophie et coordonnateur du Lycée de la Nouvelle Chance de Cergy-Pontoise, a démarré cette 2e journée de réflexion sur les usages du cinéma en philosophie par une présentation générale des enjeux et des modalités d’une articulation entre deux univers qui tendent à s’ignorer ou à se caricaturer l’un l’autre.
D’un côté la philosophie a longtemps assimilé la salle obscure du cinéma à un retour dans la caverne, enfermant le spectateur dans l’illusion d’un spectacle qui l’éloignerait de la réflexion discursive, comme le suppose par exemple Jean-Louis Baudry dans son essai sur L’effet cinéma (1978). Mais c’est sous-estimer l’intelligence du spectateur que de le supposer dupe de l’illusion cinématographique : s’il doit bien croire un peu à la fiction pour être touché, il sait bien qu’il “croit sans croire”, conscient que le film n’est qu’image projetée.
De l’autre côté, le cinéma véhicule une représentation stéréotypée de la philosophie, par la figure du philosophe engagé ou du professeur déprimé, sans vraiment parvenir à mettre en scène du philosophique dans l’image.
Plutôt qu’une philosophie immanente au cinéma, il s’agit plutôt pour le professeur de philosopher avec le cinéma, par une médiation qui ne se réduise pas à une simple illustration, mais qui fasse un détour par l’image pour susciter une réflexion digne de ce nom. La proposition pédagogique ambitieuse d’une cinéphilosophie consiste alors à accorder une place, trop souvent niée, aux émotions du spectateur et aux représentations que met au jour le film, pour ensuite, grâce aux outils de l’analyse filmique, aboutir à une élaboration conceptuelle, véritable articulation du médium cinématographique et de la pensée philosophique.

Ce projet, loin de rester une ambition abstraite, s’est concrétisé autour d’un atelier pédagogique que Bastien Sueur a patiemment élaboré et retracé à partir du film d’Abdellatif Kechiche Vénus Noire (2010), mettant en scène l’histoire vraie de la vénus hottentote Saartjie Baartman. Plutôt que de se livrer à la projection fastidieuse du film dans son intégralité, le professeur fait le choix de se pencher sur 2 séquences-clés du film, d’une vingtaine de minutes chacune, en suivant 6 étapes qui chacune donnent lieu à des propositions d’activité en classe (à charge au professeur d’adapter ainsi le déroulement de la séquence aux conditions réelles de son enseignement).
Les 2 exemples de séquences utilisées étaient le spectacle exhibant la Vénus hottentote face à la foule et l’examen qu’elle a dû subir de la part des scientifiques qui cherchaient à justifier anatomiquement leurs préjugés racistes ; et il a été proposé en contrepoint d’étudier une séquence du film Petit à petit  de Jean Rouch où le même examen est ironiquement infligé à des parisiens par un entrepreneur nigérien.
Il faut d’abord préparer le visionnage des séquences par leur contextualisation préliminaire, que ce soit par une recherche documentaire sur la réalité historique qui a servi de matériau au film, ou par l’interprétation collective d’un photogramme bien choisi, permettant aux élèves de proposer des hypothèses sur ce qu’ils vont voir, pour mieux les nuancer ensuite.
Après le visionnage de chaque séquence, il faut prendre en charge la réception du film, en demandant aux élèves de mettre des mots sur ce qu’ils ont ressenti pendant la séquence, d’abord individuellement puis collectivement : chaque élève note quelques mots qui seront affichés anonymement puis réorganisés en fonction de ceux des autres, afin de construire un premier réseau d’impressions prélable à toute interprétation.
Suivent les étapes de description (des événements, des personnages, de la mise en scène) et d’interprétation qui concourent à formuler des hypothèses sur les intentions des personnages à l’intérieur de la fiction ainsi que sur les intentions du réalisateur dans sa mise en scène particulière. Les élèves sont alors invités à s’identifier au réalisateur, pour questionner et justifier le mieux possible ses choix de mise en scène, au coeur de l’analyse filmique.
A partir du matériau ainsi élaboré, la classe pourra alors problématiser le film, en identifiant des thèmes philosophiques qu’il faudra ensuite formuler comme une question, comme si le film était une sorte de texte à expliquer, ou comme s’il suscitait une question de dissertation à laquelle il apporte lui-même une réponse complexe et nuancée.
Enfin, chaque élève réalisera une production finale, que ce soit une conceptualisation ou une argumentation écrite qu’il n’aurait pas pu réaliser de lui-même sans avoir analysé la séquence.
Cet atelier a permis d’explorer de nombreuses pistes pédagogiques originales et de les tester sur les stagiaires eux-mêmes, afin de se mettre d’accord sur l’intitulé des consignes et sur les difficultés que ce cours pourrait éventuellement rencontrer.
Rapporteur : G. Lequien

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