La consultation des anciens modernes sur la démocratie, par Lila Echard

Cet article de Lila Echard, élaboré au sein du secteur Philo du GFEN, a précédemment été publié dans le numéro 10 de la revue Pratiques de la philosophie.

 

La « consultation des anciens modernes » est une démarche qui a été proposée au stage sur la démocratie organisé par le secteur philo en août 2007. Se déroulant sur 3 heures, elle propose de convoquer 4 philosophes pour penser la pertinence ou l’actualité de leurs thèses sur la démocratie.

Choix de textes :

  • Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1835-1840)
  • Carl Schmitt, Parlementarisme et démocratie (1923-1926)
  • Hans Kelsen, La démocratie, sa nature, sa valeur (1932)
  • Jacques Rancière, La haine de la démocratie (2005)

Les extraits choisis sont reproduits en annexe.

Les textes de Schmitt et Kelsen sont extraits du GF Corpus La démocratie édité par Bruno Bernardi.

 

Dispositif :

1er moment (individuel) – 30 minutes

1 –Ecrivez ce que vous pensez de la démocratie. (10 minutes)

On peut préciser : qu’est-ce qui vous semble être le mérite et le défaut de la démocratie ?

2 – Chacun reçoit un des 4 textes. Lisez le texte pour répondre aux quatre questions suivantes (20 minutes) :

Qu’est-ce que ce texte dit de la démocratie ?

Qu’est-ce qui est présenté comme positif ? négatif dans la démocratie ?

Qu’est-ce qui vous semble être dit de pertinent ou de vrai sur la démocratie?

Qu’est-ce qui vous semble être actuel ?

 

2ème moment (par groupe) – 1 heure

1 – Retrouvez ceux qui ont lu le même texte que vous et mettez en commun vos réponses. (10 minutes)

2 – Préparez un dialogue qui opposera l’auteur à un contradicteur de manière à présenter par un dialogue animé aux autres pour montrer la thèse et les arguments, pertinents et actuels, de l’auteur sur la démocratie. (50 minutes)

 

3ème moment (collectif) – 30 minutes

Chaque groupe présente aux autres son dialogue contradictoire. (5 minutes par groupe)

 

4ème moment – (par groupe, puis collectif) – 1 heure

Une situation actuelle mais fictive mettant en péril la démocratie est annoncée comme en train de se produire. Le but de ce dernier moment est de convoquer les anciens travaillés précédemment de manière à voir si leur thèse peut nous aider à réagir face à cet événement. Le travail demandé est l’écriture collective d’un article dans la page Rebonds de Libération (par exemple) sous la forme d’un entretien entre ces anciens modernisés, réagissant à cet événement, le critiquant tout en montrant les difficultés internes à la démocratie.

Situation proposée au stage : « Aujourd’hui même en Europe, la démocratie ne semble pas aller de soi. On vient d’apprendre qu’en République démocratique slovaque, le nouveau président a mis en place un parlement qui a voté la suppression des jurys populaires et la mise en place d’une clause d’éligibilité : seuls seront éligibles ceux qui ont obtenus une licence (bac+3). »

Le dernier temps de la démarche commence : « Vous êtes aujourd’hui réunis pour faire parler nos anciens comme s’ils étaient actuels, vous vous prononcez publiquement sur cet événement. »

– Un temps de préparation pour chaque groupe : qu’aurait répondu, au regard de la situation actuelle, le philosophe convoqué ? (20 minutes)

– Puis un temps de mise en commun qui doit conduire à l’écriture collective d’un article retranscrivant un entretien qui aurait pu se tenir entre les 4 philosophes convoqués. Cet article montrerait les thèses de chacun d’eux – leur version actuelle sans ce qu’elles ont de désuet – mais aussi les points sur lesquels ces philosophes sont d’accord ou au contraire les points sur lesquels ils sont en désaccord. C’est un moment d’échange et de rencontre entre les 4 philosophes anciens modernisés. (40 minutes)

 

Bilan de la démarche :

Cette démarche proposée au stage sur la démocratie organisée par le secteur philo du Gfen en août 2007 n’a jamais été expérimentée en classe. Ainsi, nous proposons un bilan rapide de la manière dont il s’est déroulé pour des participants qui sont tous quasiment professeurs.

Le bilan positif porte sur le 2ème et 3ème moment. Le travail en groupe d’un texte d’une page sur un sujet précis (ce qu’un philosophe pense de la démocratie) avec un choix restreint de quatre philosophes a permis de délimiter la discussion et de concentrer le travail sur la démocratie. La lecture en vue de la présentation d’un débat contradictoire a été fructueuse. En effet, pour une démarche du type colloque, on lit un texte en vue d’un débat – imprévisible – avec d’autres philosophes qu’on ne connaît pas de telle sorte que l’on devra « improviser » au mieux les réponses qu’on leur fera au moment du débat. Dans ce moment de la consultation, on reprend l’idée du « colloque » (de l’échange), mais préparé par le groupe qui présente son texte, c’est à lui d’imaginer les objections qu’on pourrait lui faire et d’y répondre. Ainsi, le groupe est dans une compréhension déjà contradictoire de son propre texte, et il se doit d’essayer de rendre vivant cet aspect de manière à donner du relief à son « personnage ». La présentation est meilleure, car la préparation réelle : il n’est plus question de faire face à l’imprévisible, mais de réfléchir à ce qu’on pourrait objecter au philosophe que l’on étudie. La consigne précisait aussi que le débat contradictoire pouvait s’appuyer sur des exemples concrets et actuels, c’est un travail dans le prolongement de la question posée dans le 1er moment individuel sur l’actualité de la thèse ou des arguments de l’auteur. La présentation des thèses de chaque philosophe et de ses arguments, sous la forme d’un débat avec des contradicteurs, a donné une mise en débat vivante et précise qui a permis de comprendre clairement la position des quatre philosophes convoqués.

Le bilan négatif porte sur le 4ème moment. Le moment collectif où les quatre philosophes modernisés s’essayent à un échange sur une question actuelle a échoué : une fois que chaque philosophe avait réussi à s’exprimer précisément sa position (actuelle) sur l’événement, l’échange entre les philosophes a laissé place à une joute rhétorique dans laquelle les participants-professeurs se complaisaient, c’était devenu un jeu et non l’objet d’un réel débat sur la démocratie. Ainsi, nous passions à côté d’une réelle discussion. Lors du moment de réflexion critique, nous en avons tous convenu et avons pensé que sans doute ce moment devait vite laisser la parole aux participants. Après lecture des philosophes et mise en débat, les participants peuvent, de manière plus armée, se mettre à discuter en leur nom des problèmes soulevés. En effet, l’un des buts de cette démarche n’était pas de jouer à « pour ou contre la démocratie », mais d’essayer de réfléchir de manière critique aux difficultés internes à la démocratie aujourd’hui, les philosophes consultés étant là pour nous y aider.

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