Démocratie : soigner la langue – la leçon de Victor Klemperer

Démocratie : soigner la langue (petite pharmacopée)

Article écrit par Nicole Grataloup dans le cadre du travail collectif du secteur philo du GFEN.

La leçon de Victor Klemperer

A l’origine de ce travail, un livre et un film documentaire : le livre c’est celui de Victor Kemplerer LTI, la langue du IIIème Reich (Agora-Pocket, 1996), écrit de 1945 à 1947 à partir du journal qu’il tenait clandestinement entre 1933 et 1945. Philologue, spécialiste de littérature française à l’Université de Dresde, Victor Klemperer est, dès 1935, victime des nombreuses mesures anti-juives du régime hitlérien, privé de sa chaire d’enseignement, interdit de tout travail de recherche, contraint à résider dans une « judenhaus » et à travailler comme manœuvre  dans une usine où ne travaillent que des juifs, traités comme des sous hommes, il décide de prendre pour objet d’étude la langue du IIIème Reich, Lingua Tertii Imperii, LTI. « Mon journal était dans ces années-là, à tout moment, le balancier sans lequel je serais cent fois tombé. Aux heures de dégoût et de désespoir, dans le vide infini d’un travail d’usine des plus mécaniques, au chevet des malades et des mourants, dans la gêne et dans les moments d’extrême humiliation, avec un cœur physiquement défaillant, toujours m’a aidé cette injonction que je me faisais à moi-même : observe, étudie, grave dans ta mémoire ce qui arrive … retiens la manière dont cela se manifeste et agit » (LTI p. 34).

Le film documentaire, c’est celui que Stan Neumann a réalisé, en 2004, à partir du livre de Klemperer : La langue ne ment pas (produit par Les Films d’Ici). Dans ce très beau film, Stan Neumann met en scène (avec une économie de moyens et une invention formelle remarquables) le travail de Klemperer, alternant des extraits du livre et des images d’archives de la période nazie, et faisant apparaître ainsi la profonde vérité du livre et son urgente nécessité pour son auteur. Par là même, il nous en fait ressentir l’urgente nécessité pour nous aujourd’hui.

La première fois que j’ai utilisé ce livre et ce film en classe, il y a quelques années, c’était au moment où une grosse « affaire » secouait mon lycée : des lycéens emmenés en voyage à Auchswitz par deux collègues d’histoire s’étaient « mal comportés » lors de la visite du camp, avec photos indécentes et « blagues » antisémites. Au retour, conseil de discipline dans lequel la qualification des faits tendait à les banaliser, polémique dans la presse sur une prétendue insuffisance de préparation des élèves au voyage, et débats houleux entre collègues, avec la direction du lycée et avec les élèves ; bref, nécessité de « faire quelque chose » avec les élèves sur le problème. Plutôt que de faire la morale, j’avais choisi de faire réfléchir sur la langue et sur les mots : qu’est-ce que cela signifie de traiter un copain de classe de « sale feuj », en disant « c’est par plaisanterie, c’est limite affectueux », puisque telle est la réponse qu’on obtient invariablement lorsqu’on intervient en pareil cas ? Une discussion très intéressante sur ce type d’insultes racistes et antisémites, au cours de laquelle j’appris qu’effectivement, ils utilisaient entre eux, « en toute innocence », le mot « feuj » pour signifier quelqu’un d’avare et de mesquin ; à un moment une élève « mange le morceau » : « madame, les mots ont bien plusieurs sens ; par exemple, le mot « glace » désigne à la fois un miroir et une crème glacée… alors pourquoi le mot « juif » ne signifierait-il pas à la fois l’appartenance à un peuple, et un trait de caractère « radin, mesquin, fourbe » ? ».

C’est là que fis intervenir Klemperer, en leur donnant à lire un texte dont je reproduis ici quelques extraits : « Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente… La langue ne se contente pas de poétiser et de penser à ma place, elle dirige aussi mes sentiments, elle régit tout mon être moral d’autant plus naturellement que je m’en remets inconsciemment à elle… Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelques temps l’effet toxique se fait sentir. Si quelqu’un, au lieu d’ « héroïque et vertueux », dit pendant assez longtemps « fanatique », il finira par croire vraiment qu’un fanatique est un héros vertueux et que, sans fanatisme, on ne peut pas être un héros… La langue nazie change la valeur des mots et leur fréquence, … elle réquisitionne pour le Parti ce qui jadis était le bien général, et ce faisant elle imprègne les mots et les formes syntaxiques de son poison, elle assujettit la langue à son terrible système, elle gagne avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret. » (LTI, p. 40)

Je pense que mes élèves n’auront pas oublié ce moment.

La leçon de Klemperer : la vigilance sur la langue, sur les mots qu’on entend et qu’on emploie est une des conditions de possibilité de l’exercice de l’esprit critique, et donc de la démocratie.

 

Soigner la langue

Qu’on ne se méprenne pas sur ce titre : je ne veux pas dire qu’il y aurait quelque part une langue « saine », ou pire « pure », à l’abri des « contaminations » idéologiques, qu’il s’agirait de trouver ou de retrouver pour guérir une langue « malade ». Une langue qui serait l’exact reflet du réel, « vraie », transparente et adéquate à la pensée, elle aussi « vraie ». C’est tout l’inverse : une langue évolue, change, se métisse, subit toutes les vicissitudes de l’esprit du temps et des transformations sociales, politiques, culturelles, idéologiques. Elle est ce dans quoi tous ces changements peuvent se voir et se lire.

Soigner la langue, c’est éduquer (en nous-mêmes et chez nos élèves) cette conscience que justement « la langue ne ment pas », c’est-à-dire qu’elle nous livre, si nous y sommes attentifs, des clefs pour comprendre ce qui se passe. Klemperer écrit encore : « On cite toujours cette phrase de Talleyrand, selon laquelle la langue serait là pour dissimuler les pensées du diplomate (ou de tout homme rusé et douteux en général). Mais c’est exactement le contraire qui est vrai. Ce que quelqu’un veut délibérément dissimuler, aux autres ou à soi-même, et aussi ce qu’il porte en lui inconsciemment, la langue le met au jour. Tel est sans doute aussi le sens de la sentence « le style c’est l’homme » : les déclarations d’un homme auront beau être mensongères, le style de son langage met son être à nu » (LTI, p. 35).

Soigner la langue, c’est donc apprendre (et enseigner) que la nomination des choses porte en elle une façon de les penser : toute nomination situe la chose nommée dans un corps de concepts qui constituent une façon de voir le monde, une analyse du monde. Un point de vue ; qui a un sens, politique, éthique, métaphysique, etc. ; qui constitue une prise de position sur ce monde, et qui, comme tel, coexiste avec d’autres points de vue. C’est donc tout le contraire de l’illusion d’une langue transparente et « neutre ».

Merleau-Ponty, dans la Phénoménologie de la perception, écrit que « l’enfant vit dans un monde qu’il croit d’emblée accessible à tous ceux qui l’entourent, il n’a aucune conscience de lui-même, ni d’ailleurs des autres, comme subjectivités privées, il ne soupçonne pas que nous soyons tous et qu’il soit lui-même limité à un certain point de vue sur le monde. C’est pourquoi il ne soumet à la critique ni ses pensées, auxquelles il croit à mesure qu’elles se présentent, et sans chercher à les lier, ni nos paroles. Il n’a pas la science des points de vue »  p. 407). Apprendre (et enseigner) la science des points de vue, voilà note tâche d’enseignants, de philosophie et des autres disciplines aussi, si nous voulons contribuer à une éducation à la démocratie.

Soigner la langue, c’est donc préserver la possibilité du débat sur la façon de nommer les choses. Comment la démocratie pourrait-elle subsister sans ce débat ? La démocratie dépérit quand il n’y a plus qu’une façon de nommer les choses, que ce soit sous l’effet, comme dans la langue nazie, d’une propagande gouvernementale et partisane, ou sous l’effet d’une imprégnation idéologique dont les sources sont plus diffuses, mais non moins efficaces. Quand cette façon de nommer les choses s’impose comme une évidence, qu’elle passe dans la langue courante au point qu’on en oublie qu’on peut les nommer autrement, et que cela a du sens de nommer ainsi ou autrement, la possibilité du débat s’efface et avec elle l’idée fondamentale que le conflit, la contestation, la dispute sont essentiels à la démocratie.

 

Quelques alliés pour travailler ces questions entre nous et avec des élèves

Comment mettre tout cela en travail ? Je voudrais ici donner quelques références et quelques idées, en sachant que cela est très partiel, et en espérant que les lecteurs de Pratiques de la Philosophie pourront en suggérer d’autres : nous pourrions ainsi constituer ensemble un stock d’outils utiles à tous.

J’ai déjà parlé de Klemperer et de son interprète Stan Neumann.

Il y a aussi, dans les « grands classiques », 1984 de George Orwell, cette utopie négative dans laquelle l’instauration de la « novlangue » vise à éradiquer la complexité de la pensée en simplifiant la langue, en l’appauvrissant peu à peu. Juste un extrait : « C’est une belle chose que la destruction des mots. Bien sûr, c’est dans les verbes et les adjectifs qu’il y a le plus grand gaspillage, mais il y a aussi des centaines de noms dont on peut se débarrasser. Il ne s’agit pas seulement de synonymes ; il y a aussi les antonymes. Après tout, comment justifier l’existence d’un mot qui signifie simplement le contraire d’un autre ? Un mot comporte en soi-même son contraire » etc… C’est une lecture toujours salutaire, pour faire comprendre la nécessité de la complexité de la langue, de sa richesse et de ses subtilités qui apparaissent souvent inutiles aux élèves.

Pour travailler l’idée que la langue est une fabrication humaine permanente, pour travailler à dénaturaliser la langue, le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey est une mine inépuisable d’exemples montrant comment un mot cristallise toute une épaisseur d’histoire, de culture, d’expérience humaine, et d’échanges entre les langues.

Dans le même ordre d’idées, l’étude des étymologies et des provenances diverses des mots est précieuse. Le livre de Marie Treps Les mots voyageurs, Petite histoire du français venu d’ailleurs (Seuil, 2003) fournit lui aussi une multitude d’exemples.

Plus proche de la thématique développée plus haut dans cet article, je citerai le livre d’Eric Hazan LQR, La propagande au quotidien (Raisons d’agir, 2006) : LQR pour Lingua Quintae Republicae, la langue de la Cinquième République. Eric Hazan, dans une référence explicite au livre de Victor Klemperer, effectue la même opération d’analyse critique sur les mots qui font partie du vocabulaire courant de notre époque, dans le domaine économique, social et politique. Il distingue et classe un certain nombre d’opérations de transformations que la LQR fait subir aux mots (par exemple, l’essorage sémantique, l’effacement des mots du litige etc..).

J’ai tiré de ce livre le petit exercice de traduction ci-dessous, que nous avons fait au stage du secteur en août 2007.

 

 

Petits exercices de traduction

inspirés de LQR, la propagande du quotidien d’Eric Hazan (Raisons d’agir, 2006)

 

« La notion d’entrepreneur s’est parfaitement enracinée pour essayer de se substituer à celle de chef d’entreprise (hiérarchique) et à celle de patron (qui est un peu archaïque quand on l’associe à patronat). Il faut faire attention à la terminologie. Entrepreneur, c’est positif, patron, c’est autoritaire, chef d’entreprise, c’est technologique ». Ernest-Antoine Seillière (qui a substitué MEDEF à CNPF au cours de sa présidence de cette institution), 2004, cité par E. Hazan, p. 31.

 

Mot de la LQR

(Lingua Quintae Republicae)

Traduction

(justifiez votre réponse)

Exemple : gouvernance Gouvernement, direction, management
Familles modestes
Partenaires sociaux
Nos élites
Diversité
Citoyen (nom devenu adjectif)
Social
Modernisation
Exclus
Processus de réinsertion
Proximité
Equilibre
Transparence
Flexibilité

 

Voici ce qui est résulté de ce travail de « traduction » lors du stage :

Familles modestes : familles pauvres, défavorisées, mais propres et de bonne volonté, n’ayant pas trop d’exigences, ce qui est une vertu. Il s’agit d’une euphémisation et d’un passage du registre social au registre psychologique.

Partenaires sociaux : désigne les syndicats et les organisations patronales, qui sont des ennemis de classe. Ce terme masque la conflictualité : les partenaires sociaux jouent le même jeu, ont les mêmes intérêts.

Nos élites : désigne les gouvernants, dirigeants, chefs, héritiers, experts, ceux qui sont à nous et que les autres pays vont nous piquer si on ne les paye pas assez cher. Il faut les aimer, les admirer et ne pas les dénigrer, leur être reconnaissants. Ce terme masque les positions hiérarchiques de domination (en divers domaines).

Diversité : désigne les noirs et les arabes, l’inégalité conçue comme hiérarchie naturelle, brassage ethnique. = différence = par opposition au totalitarisme, qui refuse la diversité. Masque l’injustice, l’inégalité. Masque un problème non résolu. Dévoile une ethnicisation de la question sociale.

Citoyen : l’adjectif « citoyen » désigne un geste, pas une action : poli, respectueux, docile, conforme, démocratique, participant, qui accepte la règle, qui ne pollue pas. Ce terme est victime d’un « essorage sémantique », a perdu son sens politique.

Social : secteur non productif, opposé à l’économie. Charitable. Charge qui pèse inutilement   sur l’économie, l’entreprise. Contrôle social, assistanat. Ce terme est aussi victime de l’essorage sémantique.

Modernisation : est employé en cas de fermeture d’usine, de licenciements, délocalisation,  d’insécurité sociale, dérégulation, redéploiement. Transforme en vertu un phénomène négatif. Naturalise des phénomènes historiques et économiques qui n’ont rien de naturel : la modernisation est toujours inévitable et souhaitable.

Exclus : désigne les chômeurs, RMIstes, on dit aussi « la France qui souffre », la soupape de sécurité, le quart monde, les morts socialement, le lumpen proletariat. Pas d’exclueurs ou tous exclueurs. Masque du plus complexe que dehors/dedans, masque le fait que notre système social produit inévitablement cette réalité, désigne un état et non un processus. C’est un terme moral employé pour désigner une réalité sociale et économique.

Processus de réinsertion : recherche de travail, de logement, remise au boulot. Accompagnement social. Rentrer dans le système, signifie en réalité l’entretien du chômage.

Proximité : juge de.., police de.. Signifie « au rabais, rapide », mais pas forcément. Peut avoir un sens démagogique, « être proche des gens ».

Equilibre : rentabilité du capital, compromis, austérité, juste milieu, = écrémer.

Transparence : opacité, bavardage, informations données sur des décisions déjà prises.

Flexibilité : dérèglementation, précarité, augmente la rentabilité du travail. Dénégation.

 

Cet exercice nous a à la fois beaucoup amusé, et laissé un sentiment d’insatisfaction. Après coup, je tente une explication de ce sentiment : c’est sans doute que nous n’avons fait que substituer une vision des choses à une autre. Nous avons lu en termes de lutte des classes et de conflits sociaux ce qui est, dans la première colonne, la vision libérale de la société et de ses évolutions contemporaines. Mais nous n’avons sans doute pas assez débattu sur chaque terme et explicité ce qui justifiait, de notre point de vue, nos « traductions », nous sommes restés sur une connivence, un entre soi, sur ce qui était pour nous (ou disons pour une grande partie d’entre nous),des évidences… Preuve que ce travail est peut-être plus difficile et plus complexe qu’il n’y paraît.

Pour terminer : j’avais placé, en tête de ces exercices de traduction, un dessin humoristique de Cham trouvé dans le livre de Normand Baillargeon Petit cours d’autodéfense intellectuelle (Lux – éditeur québecois -, 2005), autre outil de travail très intéressant. Ce dessin s’intitule « Le coin du patron », et représente un homme à son bureau managérial qui dit « ne dites pas « travailleur », ça désigne quelqu’un qui agit, qui fournit un effort, dites plutôt « salarié », ça désigne quelqu’un de passif, qui touche un salaire » (p.27). Et récemment, je lis dans Les mots de Nicolas Sarkozy, de Louis-Jean Calvet et Jean Véronis (Seuil, 2008), que l’emploi du mot « travailleur » est prédominant dans les discours de campagne de Sarkozy, alors que le mot « salarié » est prédominant dans ceux de Ségolène Royal… Comme quoi rien, vraiment, n’est simple.

Mais souvenons-nous du mot de Hitler : « je ne suis pas un dictateur, j’ai simplement simplifié la démocratie ». Effectivement, la démocratie, c’est compliqué ! Il faut juste savoir si on y tient assez pour affronter cette complexité.

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