Ecrire 3 : Une boîte à outils d’écriture philosophique

Article écrit dans le cadre du travail collectif du secteur philo du GFEN, publié en 2005 dans Philosopher, tous capables (Chronique sociale).

Boîte à outils d’écriture philosophique

Les deux textes précédents (la question de l’écriture en philosophie) et (un atelier d’écriture en philosophie) faisaient référence à une « boîte à outils d’écriture philosophique ». La voici ci-dessous, suivie d’une analyse de son utilisation par des élèves.

  1. Énonciation

Opérateurs par lesquels le locuteur explicite soit le statut logique de ses énoncés (activité métadiscursive), soit la situation de ses énoncés par rapport à ceux d’autres locuteurs (dialogicité).

 

Affirmation/négation

« Je dirai d’abord que… »

« J’ai prouvé que… »

« Il me semble que… »

« Il faut aussi que j’explique… »

« Je vais t’en donner une preuve frappante : … » (Platon)

« Non, Calliclès, je nie que… » (Platon)

Position d’un problème

« Nous nous demanderons ce qui constitue vraiment le… » (Freud)

« Nous aurons naturellement à nous expliquer l’existence de.. » (Freud)

Annonce d’une nouvelle étape du raisonnement

« Après avoir montré que…, il nous faut maintenant… »

« Puisque nous avons acquis la certitude que…, nous nous demanderons maintenant si… »

« La position ainsi adoptée nous permet d’envisager la situation sous un angle nouveau ». (Freud)

« De plus, si j’avais envie de poursuivre cette argumentation, je pourrais montrer encore… » (Spinoza)

« Après avoir exposé les principes de la monarchie, je vais en donner maintenant la justification méthodique. Je commencerai par cette remarque… » (Spinoza)

« Ecoute bien, je vais reprendre et résumer notre discussion depuis le début. » (Platon)

Situation d’opposition, d’objection, de polémique

“Je m’étonne que vous niiez que..” (Descartes)

“L’opinion la plus courante qu’on se fait de…. est… Mais on peut remarquer tout de suite que…”(Hegel)

“Nous voyons donc que toutes les notions que le vulgaire a l’habitude d’utiliser pour expliquer la Nature ne sont que des façons d’imaginer.” (Spinoza)

“Aussi faut-il considérer les sceptiques comme des automates totalement dépourvus d’esprit.”

“Nous sommes fermement déterminés à ne pas nous en tenir aux vues étroites de…” (Freud)

“Ceux qui pensent que… touchent la plus commune des erreurs humaines” (Montaigne)

“Si donc vous ne croyez pas qu’il y ait une terre, pourquoi donc, je vous prie, marchez-vous sur la terre ?

Situation d’accord ou de référence

“Nous serons d’accord avec Platon pour dire que…”

“Mon raisonnement s’appuie sur celui de Sartre…”

“Après Descartes, on ne peut nier que…” (Merleau-Ponty)

Expression d’un doute (chez soi-même ou chez l’interlocuteur)

“S’il y a encore des hommes qui ne soient pas assez persuadés que… qu’ils sachent que…” (Descartes)

“Je ne saurais pas dire sur quoi ils fondaient cette opinion..” (Descartes)

“Ce n’est pas sans surprise et sans scandale qu’on remarque le peu d’accord qui règne sur cette importante matière.” (Rousseau)

Adresse au lecteur

“On accordera d’abord que l’esprit a la faculté de se considérer lui-même..” (Hegel)

“Je demande que les lecteurs considèrent combien faibles sont les raisons qui…” (Descartes)

“O homme, de quelque contrée que tu sois, quelles que soient tes opinions, écoute…” (Rousseau)

  1. Conceptualisation

Définitions

“Ce terme désigne…

“Ce mot signifie…”

“J’appelle servitude l’impuissance de l’homme à gouverner et à réduire ses affections”. (Spinoza)

Est dite libre la chose qui…” (Spinoza)

“Par éternité j’entends…” (Spinoza)

Nous qualifions de … tout processus qui…” (Freud)

 

 

Distinctions conceptuelles

“Il ne faut pas confondre le… avec le…”

“On doit distinguer le …. du …..”

“Ce terme peut désigner soit le…. c’est-à-dire…, soit le….. c’est-à-dire…..”

“Entre la moquerie et le rire, je fais une grande différence.” (Spinoza)

“Je dis que nous sommes actifs quand…. Au contraire, je dis que nous sommes passifs quand…” (Spinoza)

“Je conçois dans l’espèce humaine deux sortes d’inégalités : l’une que j’appelle …., l’autre qu’on peut appeler…” (Rousseau)

 

Réfutation d’une définition erronée

“Chérephon : Mais alors, quel est l’art que Gorgias connaît ? De quel juste nom faut-il l’appeler ?

Polos : cher Chéréphon,…aux arts les meilleurs vont les meilleurs des hommes. Notre Gorgias est des meilleurs, et l’art qui est le sien est le plus beau de tous.

Socrate : Polos, avec ta réponse, tu ne dis pas ce qu’il est.

Polos : pourquoi ? N’ai-je pas répondu qu’il était le plus beau des arts ?

Socrate : ah oui, certainement ! Seulement, personne ne te demandait si l’art de Gorgias était ceci ou cela, mais ce qu’était cet art.” (Platon)

Métaphores, images, comparaisons

“Ils considéreront ce corps comme une machine…” (Descartes)

“Comme un homme qui marche seul et dans les ténèbres, je résolus d’aller si lentement…” (Descartes)

“Ainsi les arbres, dans une forêt, justement parce que chacun cherche à prendre à l’autre l’air et le soleil, sont contraints les uns par les autres à chercher l’air et le soleil au-dessus d’eux, et acquièrent par là une belle et droit croissance ; tandis qu’en liberté, séparés les uns des autres, ils lancent leurs branches comme il leur plaît, et poussent rabougris, inclinés et courbés.” (Kant)

III. Problématisation

Alternative

“Doit-on dire que…… ou bien que….?”

“……. ou bien ……..?”

“On est alors confronté à un dilemme : soit……, soit……”

“Bon. De deux choses l’une : soit tu montres que….. soit tu dois rechercher…..” (Platon)

“Ce n’est pas une légère entreprise de démêler ce qu’il y a d’originaire et d’artificiel dans la nature actuelle de l’homme.” (Rousseau)

Étonnement

“On peut se demander pourquoi…”

“Je trouve vraiment étonnant le…” (Freud)

“La difficulté est la suivante :…” (Kant)

“Gorgias : tu peux voir que les orateurs.. font toujours triompher leur point de vue.

Socrate : Justement, voilà aussi ce qui m’étonne, et je me demande depuis longtemps de quoi peut bien être fait le pouvoir de la rhétorique.” (Platon)

Paradoxe, contradiction interne

Est-il possible que. soit à la fois (x) et (non x).. ?”

“Ce paradoxe nous amène à nous demander si…”

“Comment l’âme peut-elle être liée au corps, si elle n’est pas corporelle” (Gassendi)

“Ni le corps ne peut déterminer l’âme à penser, ni l’âme le corps au mouvement et au repos.” (Spinoza)

“C’est en un sens à force d’étudier l’homme que nous nous sommes mis hors d’état de le connaître.” (Rousseau)

Énoncé du problème fondamental présupposé par une question

“Le sens de la question est en réalité de savoir si…”

“L’enjeu réel de la question est le suivant :…”

“Car comment connaître la source de l’inégalité parmi les hommes, si on ne commence par les connaître eux-mêmes ?” (Rousseau)

“Ne vois-tu pas que le sujet dont nous sommes en train de discuter est justement la question qu’un homme, aussi peu de raison ait il, devrait prendre au sérieux : quel genre de vie faut-il avoir ? Est-ce là la vie à laquelle tu t’engages ?” (Platon)

  1. Argumentation

Affirmation suivie ou précédée de sa justification

“Car, parce que, en effet…” – “Cela s’explique par le fait que…”

“Car, notre volonté se portant naturellement à désirer…., il est certain que…” (Descartes)

Déduction à partir d’un raisonnement, d’un principe ou d’un présupposé

“Donc, il résulte de là…” – “De cela nous pouvons déduire que…” – “La conséquence de ceci est…” – “C’est pourquoi…”

” Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois.. et parce qu’il y a des hommes qui se méprennent…, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes.” (Descartes)

“Il suffira de poser en principe que tous les hommes naissent sans aucune connaissance des causes des choses… Il suit de là 1°) que les hommes se figurent être libres… 2°) que les hommes agissent toujours en vue d’une fin..” (Spinoza)

C’est ainsi que nous en arrivons à cette conclusion décourageante que…” (Freud)

Élucidation d’un présupposé ou d’un sous-entendu

” Si nous disons cela, nous présupposons que..”

” Le présupposé de cette affirmation est que..”

“Quand tu déclares qu’un homme est bon, n’est-ce pas à cause des bonnes choses qui sont en lui ? Et quand tu dis qu’il est beau, n’est-ce pas à cause de la beauté qui se trouve en lui ?” (Platon)

Raisonnement hypothético-déductif

“Si nous posons que….. alors nous pouvons en déduire que…”

“Si par exemple, j’affirme que j’ai le droit de disposer de cette table, cela ne signifie tout de même pas, voyons ! que j’ai le droit de lui faire manger de l’herbe.” (Spinoza)

“Admettons, dans tout ce qui suit, que … Il en découlera que…” (Freud)

 

Objection et objection/réponse

“Cependant, on pourrait dire que…”

“Pourtant, on peut objecter à cela que…”

“Cette idée, cependant, peut être remise en cause si l’on considère que…”

“Certes on pourrait dire que…., mais…”

“Malgré l’objection précédente, il n’en reste pas moins que…”

“Toutefois, il peut se faire que…” (Descartes)

“Ce raisonnement ne me semble pas bien déduit de dire “je suis pensant donc je suis une pensée”, car de la même façon, je pourrais dire “je suis promenant donc je suis une promenade”” (Hobbes). Cette objection utilise le raisonnement par l’absurde.

“Que d’embarrassantes questions dont il serait aisé de se tirer en se disant….. Mais c’est là trancher la question sans la résoudre.” (Rousseau)

“Or qu’un athée puisse connaître clairement que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits, je ne le nie pas, mais je maintiens que…” (Descartes)

Raisonnement par analogie

“Tout ainsi que….., aussi…” – “…… De même, il semble que…”

Il est vrai que nous ne voyons point qu’on jette par terre toutes les maisons d’une ville, mais on voit bien que plusieurs font abattre les leurs quand elles sont en danger de tomber. A l’exemple de quoi je me persuadai que…” (Descartes)

Le travail d’élaboration ne procède pas autrement que…” (Freud)

Raisonnement par l’absurde

“Cela se démontre plus facilement encore par l’absurdité de la contradiction : car si…” (Spinoza)

“D’autres pensent que Dieu est cause libre… C’est comme s’ils disaient que … ou que…, ce qui est absurde.” (Spinoza)

 

N.B. La réfutation (argumentation contre) utilise tous les procédés ci-dessus.

*****

Analyse de l’utilisation de la boîte à outils par des élèves

Nicole Grataloup

J’ai tenté l’expérience d’utiliser les “Archipels” et les “Iles” correspondant à la deuxième phase de l’atelier d’écriture, et j’ai donc distribué à mes élèves de TL et de TSTT les matériaux ci-dessus. Le changement de titre et la disparition de la métaphore des archipels et des îles s’explique par le fait que je n’ai pas mené avec eux cet atelier d’écriture, et que je voulais simplement mettre à leur disposition cet outil. Je leur ai succinctement expliqué à quoi correspondaient chacune des quatre grandes catégories, et dit qu’ils pouvaient s’en servir pour faire leurs dissertations, sans plus de précisions. Je voudrais livrer ici quelques éléments d’analyse de cette expérience, éléments trop partiels et trop rapides, mais qui peuvent être la base d’un travail ultérieur.

Tout d’abord voici quelques unes des réponses faites par des élèves de STT à la question “utilisez-vous la “boîte à outils” et si oui comment ?” que je leur ai posée au mois de décembre, au moment d’un bilan du travail du premier trimestre.

“Oui, beaucoup, elle me sert à trouver l’orientation des idées que j’ai pendant la rédaction d’une dissertation.” “Je l’utilise pour présenter une nouvelle idée et pour poser un argument. Je change un peu les phrases pour qu’elles collent à mes phrases ou idées. Et je m’en sers pour élaborer mes phrases de transition”. “J’utilise tout le temps la boîte à outils. Elle me permet d’organiser ma dissertation”. “Je l’utilise lorsque je ne suis pas sûr que la forme que j’ai envie d’employer soit bonne”. “Je l’utilise lorsque je ne sais pas comment je dois répartir les idées.” “Je l’utilise pour lier les arguments entre eux, pour enrichir mon vocabulaire, et pour éclairer mon argumentation.

Il me semble que l’on peut lire dans ces “témoignages” que l’utilisation de ces formes textuelles a plusieurs effets. Le premier est d’aider à la mise en forme du contenu de pensée de la dissertation (organisation, répartition des idées dans les différentes parties du devoir, transitions), ce qui n’est pas surprenant puisqu’il s’agit précisément de marqueurs textuels qui indiquent le statut énonciatif et/ou logique des énoncés. Cette fonction me paraît confirmée par le cas d’une élève de L qui disait avoir beaucoup d’idées écrites “en vrac” sur son brouillon, mais ne pas savoir comment les “assembler” pour construire des raisonnements ; je lui ai dit qu’il me semblait que sa difficulté venait du fait que ses “idées” ne pouvaient pas “s’accrocher” à d’autres parce qu’il leur manquait les “crochets” (la métaphore vaut ce qu’elle vaut, en tout cas elle fut parlante pour cette élève). Je lui conseillai donc de se servir des éléments de la boite à outils pour se demander, à chacune des phrases-idées de son brouillon, s’il s’agissait de quelque chose qu’elle voulait affirmer, d’une question, d’une objection, d’un argument, d’une thèse à laquelle elle voulait s’opposer etc.. et pour y apposer une des formes correspondantes, et qu’alors ses “idées” pourraient s’assembler selon des relations logiques. Alors que ses premiers devoirs étaient très brouillonnants, désordonnés, sans articulations, cette élève progressa nettement dans ce domaine à la suite de cet entretien, même si elle demeura en difficultés sur d’autres points. Ce dont il s’agit en fait ici, c’est de gagner en clarté cognitive sur sa propre pensée, de mieux comprendre “ce qu’on veut dire”, et c’est une condition pour pouvoir élaborer des raisonnements complexes comme ceux qu’exige une dissertation.

En second lieu, l’utilisation de la boîte à outils produit un effet d’ajustement de sa propre écriture aux exigences de l’écriture philosophique (vérifier que “la forme que j’ai envie d’employer soit bonne”, “enrichir mon vocabulaire”) et même d’ajustement réciproque (“je change un peu les phrases pour qu’elles collent à mes phrases ou idées”). Le cas d’une autre élève de STT me semble significatif à cet égard : cette élève déclare ne pas utiliser la boîte à outils parce que “les phrases ou expressions suggérées sont un peu trop “philosophes” pour les intégrer à mon devoir. On verrait bien que çà ne vient pas de la même personne. De plus, quand j’en trouve une qui me plaît, il faut que je modifie mon discours pour qu’elle soit bien dans mon devoir“. Ma réponse consista à lui dire que justement c’était là un des buts de cette boîte à outils, de les amener à modifier leur discours pour le rendre plus philosophique… Cette élève persista à ne pas utiliser les formules de la boîte à outils, mais progressa de manière importante, en forgeant elle-même ses propres outils. Ce qui se joue dans cette deuxième “fonction” de la boîte à outils, c’est une prise de conscience par l’élève de sa manière d’écrire, une prise de distance induite par la confrontation avec une écriture différente qu’on doit pourtant chercher à intégrer à son propre discours, qui contribue à le rendre “auteur” de son écriture (n’est-ce pas ce qu’indique le “on verrait bien que çà ne vient pas de la même personne” ?), et de la pensée qui s’élabore dans cette écriture. Cela provoque une réflexion sur les normes (“forme bonne” ou non) d’écriture qui est un travail de normativité (et non de normalisation) parce que c’est l’élève lui-même, et au cœur de son activité d’écriture, qui l’effectue.

C’est en tout cas ce que j’ai tenté dans cette expérience de la “boîte à outils”. Certes l’expérience n’est pas totalement réussie : tous les élèves n’ont pas réussi à transformer leur écriture par ce moyen, certains en ont fait un usage mécanique et peu productif, d’autres ne s’en sont pas servi du tout. Sans doute auraient-ils eu besoin d’un travail plus précis et plus guidé, dont il faudrait imaginer les modalités. Par exemple, il pourrait être intéressant de faire chercher, repérer, nommer et classer les marqueurs d’énonciation dans les textes de philosophes par les élèves eux mêmes. Mais, malgré les limites de cette première expérience, je reste persuadée qu’il y a là une voie d’apprentissage fructueuse.

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