La conscience professionnelle pour Bourdieu, par Hélène Balaceanu

Article écrit par Hélène Balaceanu dans le cadre des travaux du GFEN secteur Philo, et précédemment paru dans la revue Pratiques de la Philosophie n°9.

 

La conscience professionnelle : forme raffinée de  l’auto exploitation  pour  Bourdieu.

Analyse de la notion de travail chez Bourdieu dans les Méditations Pascaliennes (chapitre 5)

L’expérience du travail se situe entre deux limites : le travail forcé qui n’est déterminé que par la contrainte externe et le travail scolastique dont la limite est l’activité quasi ludique de l’artiste ou de l’écrivain . Et c’est parce que le travail procure en lui-même un profit que la perte de l’emploi entraîne une mutilation symbolique qui est imputable, autant qu’à la perte de salaire, à la perte des raisons d’être associées au travail et au monde du travail.

Et plus on s’éloigne du travail forcé, moins on travaille directement pour de l’argent et plus « l’intérêt » du travail, la gratification inhérente au fait d’accomplir le travail s’accroît, ainsi que l’intérêt lié aux profits symboliques associés au nom de la profession ou au statut professionnel et à la qualité des relations de travail qui vont souvent de pair avec l’intérêt intrinsèque du travail.

Bourdieu analyse l’espace professionnel constitutif d’un champ, par exemple le champ du journalisme, et découvre entre les travailleurs de ce champ une hiérarchie entre des fonctions concurrentes mais aussi solidaires. Car si le journaliste a besoin du typographe et si le typographe a besoin de celui qui alimente la machine en papier, sous l’effet de la concurrence née des différences par rapport aux ouvriers spécialisés qui font marcher les machines et les entretiennent pour leur bon fonctionnement, aux jeunes qui font des travaux non spécialisés, aux femmes qui font de la documentation et aux journalistes qui écrivent les articles d’information et apparaissent comme les têtes de la hiérarchie, sous l’effet de cette concurrence née des différences, s’établit une hiérarchie impliquant des relations de domination et de lutte entre les différentes catégories ainsi qu’une soumission des uns aux autres constituant un champ professionnel.

Les rapports de domination sont aussi des rapports de subordination, et la violence symbolique ne s’exerce comme pouvoir sur les dominés que parce qu’elle fait partie de la relation commune de subordination à laquelle elle contribue. C’est pourquoi le pouvoir symbolique ne s’exerce qu’avec la collaboration de ceux qui le subissent parce qu’ils contribuent à le construire comme tel.                                                                                                   Le champ est un espace social structuré selon sa spécificité, espace de concurrence entre les individus qui luttent pour obtenir des positions meilleures dans un combat où règnent des rapports de force qui s’entrecroisent : chacun cherchant à investir plus que d’autres afin de mieux assurer sa domination sur le champ qui correspond mieux à ses désirs de conquête ; tous cherchent à investir, et les dominants n’investissent pas seulement des capitaux de nature économique mais aussi des capitaux culturels. Mais  pour investir dans un champ des capitaux aussi bien économiques que culturels, une condition est indispensable, il faut accepter d’entrer dans le jeu, que Bourdieu nomme l’illusio, accepter de le considérer comme intéressant, méritant d’être joué, accepter ses règles et ses enjeux.

Mais toute activité sociale ne constitue pas un champ. Il n’y a champ qu’à partir du moment où les individus exerçant dans le même domaine d’activité entrent en concurrence les uns avec les autres pour acquérir une position dominante dans le champ. Autrement dit, il faut qu’ils possèdent des intérêts communs et qu’ils entrent en lutte pour la possession d’un capital spécifique au champ. C’est ce qui détermine l’engagement, l’investissement des acteurs dans le champ, ce que Bourdieu appelle l’illusio.

L’illusio  joue un rôle d’articulation entre l’habitus et l’investissement car l’habitus est un système de dispositions durables, acquises par l’individu au cours de sa socialisation et organisées dans le corps sous forme de pratiques régissant les représentations des individus : l’individu est situé dans un univers social particulier et l’univers social est inscrit en lui dans son corps par « intériorisation de l’extériorité », réalisée par la coutume et le dressage du corps au contact des régularités culturelles symboliques qui s’imposent comme des données naturelles à respecter.

« La violence symbolique est cette coercition pratique qui ne s’institue que par l’intermédiaire de l’adhésion que le dominé ne peut manquer d’accorder au dominant (donc à la domination) lorsqu’il ne dispose, pour le penser et pour se penser ou, mieux pour penser sa relation avec lui, que d’instruments de connaissance qu’il a en commun avec lui et qui, n’étant que la forme incorporée de la structure de la relation de domination, font apparaître cette relation comme naturelle ; ou en d’autres termes, lorsque les schèmes qu’il met en œuvre pour se percevoir et s’apprécier et pour apercevoir et apprécier les dominants (élevé/bas, masculin/féminin, blanc/noir etc..) sont le produit de l’incorporation des classements, ainsi naturalisés, dont son être social est le produit ».

« Ayant incorporé des classements de dominants qui constituent leur être social, il en résulte que la domination symbolique intègre une relation de reconnaissance pratique profondément obscure à elle même que ce soit au niveau du sexe, de l’ethnie, de la culture, de la langue et donc au niveau de toute domination symbolique… » ; « les dispositions de l’habitus  où sont inscrits les schèmes de perception et d’action, d’appréciation fondant une relation de connaissance et de reconnaissance pratiques profondément obscure à elle même » .

 

Mais l’habitus est aussi un déterminant essentiel de l’investissement de l’agent dans un champ ; par son habitus, l’agent perçoit en effet comme « naturels, allant de soi, les intérêts spécifiques au champ, les enjeux du jeu qu’organise le champ ». L’investissement dans le travail dans le champ peut amener les travailleurs à s’investir davantage selon l’intérêt plus important qu’ils prennent au travail en fonction de la concurrence à l’intérieur du champ ; c’est le cas quand des dispositions comme celles de la formation de la « conscience professionnelle », « du respect des outils de production », ce que Marx appelle « les préjugés de vocation professionnelle », qui s’acquièrent dans certaines conditions (avec l’hérédité professionnelle, transmission des traditions d’une profession) dispositions qui trouvent les conditions de leur actualisation dans certaines caractéristiques du travail lui-même, qu’il s’agisse de la concurrence au sein de l’espace professionnel avec les  primes ou privilèges symboliques, ou encore l’octroi d’une certaine marge de manœuvre dans l’organisation des tâches permettant aux travailleurs de s’aménager des espaces de liberté et d’investir dans leur travail tout ce surcroît non prévu dans le contrat de travail.

 

Il en résulte que les travailleurs peuvent concourir à leur propre exploitation par l’effort qu’ils font pour mieux et plus investir d’heures dans leur travail et par l’effort qu’ils font pour s’approprier leur travail, qui les attache par l’intermédiaire des libertés, souvent infimes et presque toujours « fonctionnelles » qui leur sont laissées, et sous l’effet de la concurrence, investir ce surcroît de travail non prévu dans leur contrat de travail.

Alors que la maîtrise du travailleur sur son travail est plus grande par exemple dans le cas des artisans, sous-traitants ou des paysans parcellaires soumis aux industries agro-alimentaires, l’exploitation peut prendre la forme de  l’auto exploitation ou du surtravail, ce qui laisse supposer que la vérité objective est d’autant plus éloignée de la vérité subjective que cette situation masque le vrai caractère que prend le travail aux yeux du travailleur. Et Bourdieu dégage de toutes les structures sous jacentes aux rapports de domination inhérentes au monde social du travail, celles qui impliquent un rapport où les dominés contribuent à leur auto-exploitation : ainsi, le charisme bureaucratique permet au chef administratif d’obtenir une forme de « surtravail et d’auto exploitation ; et ceci est d’autant plus sensible que le lieu de travail (bureau, service, entreprise) fonctionne davantage comme un espace de concurrence là où se manifestent toutes les formes de paiement en profits  symboliques peu coûteux économiquement, une prime au rendement pouvant agir autant par son effet distinctif que par sa valeur économique ; mais là aussi où s’engendrent des enjeux irréductibles à leurs dimensions strictement économiques, enjeux propres à produire des investissements disproportionnés avec les profits économiques reçus en retour (avec par exemple les nouvelles formes d’exploitation des détenteurs de capital dans la recherche industrielle, la publicité, les moyens de communication modernes..).

Il en résulte que la propension à investir dans le travail et à en méconnaître la vérité objective est d’autant plus grande que les attentes collectives inscrites dans le poste s’accordent plus complètement avec les dispositions de leurs occupants (par exemple dans le cas des petits fonctionnaires de contrôle, la bonne volonté, le rigorisme), le « plus subjectif » le « plus personnel » dit Bourdieu, fait partie de la réalité et dépend des dispositions des travailleurs.

La  marge de liberté laissée au travailleur (la part de flou dans la définition des tâches qui donne une possibilité de jeu) est un enjeu central : elle introduit le risque du non-travail ou même du sabotage, du coulage.. etc, mais elle ouvre la possibilité de l’investissement dans le travail et de l’auto exploitation ; alors que dans les situations de travail les plus contraignantes, l’investissement dans le travail tend à varier en raison inverse de la contrainte externe dans le travail comme dans  le travail à la chaîne.

 

Ainsi la liberté de jeu que s’assurent les agents peut être la condition de leur contribution à leur propre exploitation. C’est en s’appuyant sur ce principe que le management moderne, tout en veillant à garder le contrôle des instruments de profit, laisse aux travailleurs la liberté d’organiser leur travail, contribuant ainsi à augmenter leur bien-être mais aussi à déplacer leur intérêt du profit externe du travail (le salaire) vers le profit intrinsèque ; et les nouvelles techniques de gestion des entreprises peuvent se comprendre comme un effort pour tirer parti de manière méthodique et systématique de toutes les possibilités que l’ambiguïté du travail offre objectivement aux stratégies patronales.

Ainsi la force nécessaire au rapport de domination tend à masquer les conditions de la violence symbolique, car si celle-ci se donne dans la domination comme contrainte impliquant une soumission subie et dangereuse au maintien de l’emploi et à son exercice dominé, en travestissant et en transfigurant la vérité objective de la relation de domination par de nouvelles techniques participatives de gestion des entreprises, ces activités participatives les masquent. Le nouveau management, dit « management participatif » par l’« enrichissement des tâches », l’encouragement à l’innovation, les cercles de qualité, l’évaluation permanente, l’auto contrôle qui vise à favoriser l’investissement dans le travail sont explicitement énoncés et consciemment élaborés.

Mais l’illusion que l’on pourrait avoir parfois que se trouve réalisée au moins en quelques lieux l’utopie de la maîtrise entière du travailleur sur son propre travail, ne doit pas faire oublier les conditions cachées de la violence symbolique exercée par le nouveau management. Si elle exclut le recours aux contraintes plus brutales et plus visibles des modes de gouvernement anciens, cette violence douce continue à s’appuyer sur un rapport de force qui resurgit dans la menace de débauchage, et la crainte, plus ou moins savamment entretenue, liée à la précarité de la position occupée. De là, une contradiction, dont le personnel d’encadrement connaissait depuis longtemps les effets, entre les impératifs de la violence symbolique, qui imposent tout un travail de dissimulation et de transfiguration de la vérité objective de la relation de domination, et les conditions structurales qui rendent possible son exercice. Contradiction qui se fait d’autant plus forte que le recours aux suppressions d’emplois comme technique d’ajustement commercial et financier tend à mettre à nu la violence structurale.

L’enjeu de la lutte n’est pas seulement pour Bourdieu d’obtenir l’obéissance d’autres individus ou groupes, ni même seulement de conquérir et conserver une position dominante dans le rapport de domination ; mais si Bourdieu s’inspire de Weber (concept de lutte), ce qui est nouveau par rapport à Weber, c’est de redéfinir l’enjeu même de la lutte, à savoir l’ensemble des valeurs sur lesquelles s’appuie la légitimité de la domination. C’est pourquoi Bourdieu parle moins de légitimité que de légitimation – la définition du type de légitimité légitime fait l’objet d’une lutte constante au sein du champ -, légitimation définie par l’état des rapports de force au sein du corps social, qui est lui-même le résultat d’une histoire de ces rapports de force ; la légitimité évolue donc constamment comme travail de légitimation d’une domination changeante. Plus concrètement, la lutte se déroule entre deux fractions opposées qui composent la classe dominante, chacune tentant d’imposer ses propres valeurs comme mode légitime de domination ; ces deux fractions de classe se définissent l’une par le pouvoir économique, l’autre par le pouvoir culturel ; la lutte qui les oppose définit deux principes concurrents d’établissement d’une hiérarchie sociale.

Dans ces cinq dernières lignes extraites de Pierre Bourdieu, une introduction, publié par Pierre Mounier dans la collection Agora, il est question de fraction de classe et de hiérarchie sociale, ce qui suppose un vocabulaire qui fait problème ; mais Mounier voulait montrer que la sociologie de Bourdieu s’était construite autour d’un objectif de dévoilement et d’analyse des rapports de forces et des mécanismes de domination qui s’établissaient dans le corps social, tout en les dénonçant en montrant leur portée  politique ; alors qu’observateurs et observés appartiennent au même ordre naturel et que la domination n’est pleinement efficace que lorsqu’elle est cachée et invisible : le conflit entre agents, entre classes ou entre groupes ne se présente jamais sur le devant de la scène comme tel, car le rapport de forces est souvent masqué aux yeux d’agents qui en sont partiellement inconscients, le connaissant et le méconnaissant à la fois ; le sociologue dévoilant au contraire les stratégies qu’utilisent les dominants afin d’éviter l’affrontement, tout en consolidant leur position dominante à l’intérieur du champ ou plus largement du corps social, travail de mystification que Bourdieu reprend sous le nom de doxa, qui exprime la mystification du champ où se trouve le locuteur, mystification dont le sociologue doit dénoncer la duperie, ce terme de doxa étant différent de celui d’opinion commune dénoncée par le philosophe.

L’articulation de la domination et du travail de légitimation qui l’accompagne a pour effet de redéfinir la violence qu’engendre toute domination, Bourdieu et Weber posant comme axiome sociologique l’impossibilité de ne faire reposer la domination que sur la violence physique. Comme le dit bien Rousseau « le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir » (Contrat social).

La violence qui s’exerce dans la domination est donc essentiellement violence symbolique, c’est-à-dire « violence douce, invisible, méconnue comme telle, choisie autant que subie »( Le sens pratique p.219).

La violence symbolique, plus insidieuse que la violence pure, est ce qui contraint les dominés à accepter leur propre domination par intériorisation des valeurs définies par les dominants.

Là où la violence pure met en péril la domination en déclenchant la révolte des dominés ou leur fuite (voice ou exit), la violence symbolique est au contraire ce qui lui permet de durer dans le temps en s’assurant la bonne volonté des dominés qui prennent une part active à leur domination. Ainsi, « tout pouvoir de violence symbolique, c’est-à-dire tout pouvoir qui parvient à imposer des significations et à les imposer comme légitimes en dissimulant les rapports de force qui sont au fondement de sa force, ajoute sa propre force c’est-à-dire proprement symbolique, à ces rapports de force » (Bourdieu et Passeron, La Reproduction ,Minuit, 1970 p.18).

L’invisibilité de la domination aussi bien d’ailleurs aux yeux des dominants que des dominés est assurée par la diffusion d’un corpus de croyances, de connaissances et de règles non écrites, non formulées et partagées entre tous les agents. Cet ensemble, qui relève de l’opinion commune, de la doxa, est précisément ce qui fait obstacle à la prise de conscience par les agents de la domination qui s’exerce dans les rapports sociaux.

Si la domination se masque comme telle et si elle cache l’auto exploitation de soi, rendue possible par une marge de liberté sur laquelle se jouent les rapports avec les dominants, en voilant le sur-travail accepté en échange (les primes, les distinctions symboliques, pouvant jouer le même rôle), c’est bien le travail du sociologue qui a étudié les mécanismes de domination et de subordination des classes sociales, qui a pu ainsi aussi les dénoncer.

Mais de fait en décrivant déjà le champ social comme espace conflictuel dans lequel les agents dominants visent à reproduire leur domination, Bourdieu fixe à la sociologie son objectif : celui de permettre le dévoilement des stratégies de domination, ce qui manifeste un souci d’autonomie de la réflexion sociologique, ainsi qu’une exigence d’objectivité scientifique tout en n’impliquant pas un désintérêt ou une indifférence envers les questions politiques (permettant de sortir d’une vision de science neutre mais aussi de l’idéologie).

Ainsi si la sociologie n’a pas l’action mais la connaissance pour finalité première, elle n’en fournit pas moins des instruments de compréhension du monde social et le dévoilement des stratégies de domination, ce qui permet de fixer une double tâche au sociologue : un travail de scientifique mais en même temps, un travail aux implications politiques dans la mesure où il se heurte à tous les agents sociaux qui consciemment ou non concourent au maintien de l’ordre existant : les intellectuels, les média, les instances étatiques.

En fournissant des instruments de compréhension du monde social, la sociologie permettra aux agents sociaux de lutter contre toutes les formes de domination puisque ce qui soutient un ordre social peut aussi développer les forces sociales qui le remettront en cause.

 

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