Le jeu de l’île

Cet article propose une démarche globale élaborée au GFEN dans les années 1990-2000, décrite par Odette Bassis.
Pour en savoir plus, une brochure éditée par le GFEN est disponible ici.

Le jeu de l’île

C’est l’approche, par une situation-problème spécifique, de la notion et de la pratique de coopération dans un groupe et entre des groupes plongés dans un contexte global complexe qui en conditionne le vécu.
Ce “ jeu en simulation ” a pour objectif d’activer/réactiver des représentations mentales et des comportements coutumiers de la vie individuelle et sociale. Il permet, ensuite, dans une seconde phase, par l’analyse des ressorts et des résistances, des leviers et des freins, de dégager des pistes réflexives pour se construire, au delà de clichés qui paraissent “aller de soi”, la notion de vie coopérative dans un projet .
Le jeu est conçu* comme vie sur une île, répartie en trois régions, où il s’agit tout simplement de manger, boire, dormir, s’habiller, se loger, rêver peut-être…mais sûrement travailler, pour assurer le nécessaire pour vivre. Tout sera justement là : travailler, chacun, mais pour produire quoi, dans quelles conditions ? Sachant que les données sont banalisées (et concrétisées sous forme de jetons de couleurs différentes) autour quatre catégories indispensables: nourriture (N), vêtements(V), logement (L) et outillage (Ø) ; chaque catégorie comprenant, outre les produits finis, les matières premières nécessaires à leur fabrication.
Le déroulement, qui dure une journée dans sa globalité, comporte deux grandes phases, de 3h environ chacune.

PREMIERE PHASE : le vécu du jeu.
Les participants sont répartis (par tirage au sort, comme il en est dans la vie où l’on ne choisit pas où l’on naît) suivant trois lieux différents d’une même salle (A,B,C) représentant les trois régions de l’île. Il est indiqué que le jeu se vivra suivant des périodes de ½ heure (simulant 6 mois) au cours desquelles devra être choisi par chacun sur quel travail il s’implique. Sont distribuées à chacun des précisions concernant plusieurs types de données :

1• UNE CARTE sommaire de l’île, avec des indications géographiques et climatiques de la région particulière

2• UN TABLEAU NUMERIQUE comportant trois sortes d’informations

• Les “ besoins minima ” évalués par personne et par période (concrétisés par 6 jetons rouge N, 1 jeton bleu V, 1 jeton jaune L)
• Les ressources initiales (en N,V,L et Ø en jetons verts) correspondant à ce que chacun possède au départ du jeu, tout comme il en est quand chacun naît, dans une maison où il y a déjà de quoi vivre un temps. Ces ressources ne seront ensuite modifiées qu’en fonction du travail décidé et effectué par chacun.
• Les capacités de production : liées à la géographie, au climat, à l’économie initiale, spécifiques à chaque région (mais chacun ignore que les données sont différentes entre régions). Par ex : dans la région A : un habitant qui travaille à l’agriculture pendant une période, produit en moyenne 20N, en utilisant 2N pour les engrais, semences,etc.. et 1Ø comme usage d’outillage. Ainsi, pour chaque catégorie de travail, sont fixées en quantités correspondantes de jetons : la “ consommation secondaire ” (ce qui est investi comme matière première, outillage,etc dans le travail) et la production obtenue dans le temps de la période de travail.

Comparaison des capacités de production des 3 zones 

 

 

 

 A

Plaine, végétation

climat tempéré

 B

Forêts, savanes

pluies tropicales

C

Plateau rocheux

climat sec et chaud

N

Nourriture (rouge)

2 N +1 Ω => 20 N 2 N + 2 Ω => 14 N 2 N + 4 Ω => 10 N
V

Vêtement (bleu)

2 N +2 Ω => 2 V 3 N + 1 Ω => 6 V 2 N + 4 Ω => 2V

Outils (vert)

        1 Ω => 3 Ω         1 Ω => 3 Ω          1 Ω => 13 Ω
L

Logement (jaune)

      10 Ω => 6 L        10 Ω => 24 L         12 Ω => 6 L

3• LES REGLES DU JEU : c’est à dire comment sera gérée la succession des périodes (de ½ h) par le meneur de jeu, qui assurera les échanges de jetons liés à la consommation (retraits) et à la production (apports) à la fin de chaque période.
Des règles de déplacement éventuel entre régions sont données, concrètement.
Des précisions sont apportées concernant trois observateurs (1 par région) chargés, après le jeu, de restituer les observations en vue de l’analyse croisée qui suivra.
Après le temps de prise de connaissance des différentes données, le jeu commence, lancé par la consigne, la seule qui accompagne ces données :

“ VIVEZ !”

Consigne désarmante par sa simplicité, si complexe par sa force d’interpellation et surtout par les implications contradictoires qui vont s’y faire jour.
Le jeu va donc se vivre et se poursuivre durant 4 à 6 périodes au cours desquelles, après hésitations, mais poussés par des impératifs de vie, des déplacements et des échanges vont se faire, des moments d’excitation ou de découragement se succéder, jusqu’à l’idée naissante d’une grande réunion commune entre les régions, rendue nécessaire souvent – malgré des réticences – par l’épuisement accélérée des stocks…

DEUXIEME PHASE : analyses, constats et pistes
1• ANALYSE OBJECTIVE DES DONNEES
Une question a grandi, devant l’inexorable crainte, de période en période, de ne pouvoir s’en sortir : pouvait-on prévoir, avait-on les moyens opérationnels (sans “ expert qualifié ”) pour mesurer à l’avance vers quelles conséquences on risquait d’aller ? et donc, pouvait-on prendre d’autres mesures?
Des bribes de prise en main des données ont commencé d’exister, ici ou là. Mais souvent sans oser aller jusqu’au bout des conséquences, en s’arrêtant en cours de route. Ce sont les données concernant les capacités de production qui s’avèrent être la clé de résolution des problèmes posés, sachant que pour chaque période, il suffit de les interroger pour savoir si oui ou non la région ou l’ensemble des régions a les moyens de produire ce qui est indispensable à la vie des habitants. Question simple s’il en est, et vitale pour tout un chacun!
– Sur le plan de chaque région : à partir du compte des “ besoins minimas ” correspondants au nombre d’habitants, il devient facile de constater que les productions indispensables ne peuvent se faire dans la région elle-même. En effet, un calcul rapide fait au tableau (du niveau de l’école élémentaire…) montre qu’il faudrait plus de producteurs que d’habitants à nourrir !

– Au niveau de l’ensemble de l’île : si on prend en compte cette fois l’ensemble des capacités de production des trois régions, en choisissant de produire chaque marchandise là où la capacité de production est la meilleure (N dans A, V et L dans B, Ø dans C), alors on trouve moins de travailleurs nécessaires, pour toute l’île, que d’habitants ! De quoi soit diminuer le temps de travail, soit prévoir des congés, soit trouver du temps pour la formation (de techniciens, d’ingénieurs) permettant, à terme, l’augmentation des taux de productions… Constat d’autant plus interpellant que, dans le vécu du jeu, le sous-développement devenait préoccupant !
Etape qui constitue une situation-choc, car la simplicité des calculs montre à l’évidence que ce n’est pas un manque de compétence qui a fait défaut. Alors, qu’a-t-il manqué ? D’autant qu’ici ou là, à tel ou tel moment, certains se sont approchés de ces constats, en ont amorcé la saisie. Alors, quoi donc a fait frein ?

2• LE VECU DE CHAQUE GROUPE
– Chaque groupe A, B, C est invité (sans l’observateur) à un retour sur son propre vécu : quels processus ont eu lieu ? en essayant d’analyser les facteurs (comportements, évènements…) qui ont déterminé telle ou telle décision, telle régression ou au contraire telle avancée.
– Pendant ce temps, les observateurs reprennent leurs notes pour mieux revenir eux-mêmes sur les processus observés et dégager les “ analyseurs ” clés, les phénomènes importants qu’ils ont vu se dérouler. Mais il leur est demandé de ne pas restituer leurs analyses mais plutôt de relever les faits, paroles et comportements qui leur paraissent révélateurs, sans commentaires.
– En grand groupe, ensuite, vont se dérouler les apports successifs de chaque groupe, suivis à chaque fois de celui de son observateur.
Est bénéfique et lourd d’interrogation, en cours de route, le décalage constaté entre la perception du groupe par lui-même et celle de l’observateur (surtout lorsque ce dernier s’en tient aux faits, incontestables). D’où l’émergence, à chaud, de prises de conscience.

3• EXPLOITATION DU JEU
C’est le moment d’expliciter un certain nombre de discordances, liées à des cloisonnements par lesquelles s’insinuent des disfonctionnements qui entravent ou empêchent des actions efficaces.

Discordances entre représentations mentales et réalités :
Dès les premières minutes s’affirment des avis, des opinions issues apparemment du “ bon sens ” mais qui s’avéreront erronées : l’idée qu’une région géographiquement désertique ne peut être que pauvre (ce qui est oublier le potentiel possible du sous-sol) et qu’on peut y vivre sans habit (quand il faut se prémunir de la chaleur et des écarts de température) ; idée qu’une région de plaine ne peut qu’être riche (ce qui dépend du profit que l’homme sait en tirer). D’où une représentation anticipée de la vie des régions non conformes à la réalité. En cours de route, des analyses inversées se font jour (vouloir utiliser, pour les investissements nécessaires à la production, des jetons non encore produits).

Discordances entres principes affirmés et conduites menées:
Des principes humanistes, généreux, sont souvent entendus au début : “ On va bien s’entendre ” quand, dans la suite immédiate, et avec des prétextes de bon sens survient le refus de mettre en commun ses jetons, ou de discuter ensemble sur les décisions à prendre, ou encore, allant aux informations dans une autre région, de refuser de donner les informations de sa région.

Discordances dans le rapport au traitement des données chiffrées :
Alors qu’on observe les uns, peu gênés par les tableaux chiffrés, avoir du mal toutefois à utiliser correctement ces données en fonction des problèmes posés, on en voit d’autres, plus malhabiles face au système de signes codifiés, mettre pourtant judicieusement en relation des données pertinentes, parce que saisis par la question vitale : comment produire au mieux ce dont on a besoin ? Il y a là, à propos des uns, une démystification de ce que peuvent être des faux-savoirs : élucidation qui permet de poser plus correctement en quoi la connaissance de procédures numériques est inopérante si elle ne s’appuie pas sur la perception correcte de la question centrale.
Dans ces données chiffrées, de plus, ne sont pas discriminées celles qui sont des données statiques, permanentes (besoins minimas par personne et par période) et celles qui sont des données dynamiques, relatives, évolutives (capacités de production dépendant de chaque région). D’où une priorité donnée à l’examen des stocks de jetons amassés sur la table et non au potentiel de production de jetons lié au choix judicieux de la production la plus rentable. Une plus grande attention au déjà-là plutôt qu’au potentiel dynamique du possible à être-là.
Le plus grand frein dans le traitement des données est précisément leur non mise en relation, pour relativiser leurs fonctions “ qualitatives ” respectives dans une structuration globale qui, seule, permet l’efficacité particulière à trouver pour chacune d’elles. Sans compter les données qui, absentes au départ dans chaque région (les capacités productives des autres régions) devraient s’avérer indispensables (et donc à aller chercher) pour un traitement réellement efficace.
Constat est donc fait de la nécessité impérative d’une analyse globale complexe de l’ensemble des données (connues ou nécessaires) pour leur traitement particulier efficace.

Cloisonnements entre données “ économiques ” et données relationnelles humaines :
Un cloisonnement flagrant apparaît généralement entre les données concrètes (besoins et productions en nourriture, vêtements, etc…) d’une part et les données relationnelles humaines. Déjà, dans chaque région, existe un cloisonnement entre la gestion de ses propres données individuelles et les relations avec les autres. Ce qui ne manque pas d’avoir des effets qui se concrétisent vite de façon néfaste, dans la mesure où l’idée d’autarcie (se suffire à soi-même) est vite balayée par les constats de réalité. Il en est de même ensuite à l’échelle de la région. D’où l’idée d’échanger entre régions. Mais là, on prévoit quoi échanger (en terme de jetons) mais non pas comment humainement s’y prendre (arguments, négociations…). Et donc ne sont pas envisagées les conduites et stratégies humaines à élaborer. Ceci est laissé à la plus grande “ discrétion ” de l’émissaire, qui en use et abuse, souvent dans l’inconscience, ou pire sans scrupules .. .
L’analyse globale complexe ne peut séparer traitement des données matérielles (économiques) et traitement des données humaines, les intégrant en vue de coordonner les actions nécessaires à la réalisation du projet.

Discordances entre court-terme et long-terme :
Le souci d’une action rapide, efficace, visible et d’un rapport “ pressé ” au temps crée une relation inversée à la notion de priorité, d’urgence, empêchant que soit pris le temps nécessaire à prévoir l’enchaînement des effets afin de prendre des mesures pertinentes pour le long terme. La succession des effets concrets pour chaque période et les conséquences de paupérisation constatées conduisent à une telle prise de conscience. L’acharnement à régler le court terme “ au mieux ” a des conséquences catastrophiques dans la mesure où la réflexion n’a pas été portée sur une anticipation globale temporelle des effets cumulés. L’analyse globale complexe affecte ici la temporalité.

Discordances dans le rapport au “ pouvoir ” :
Le principe de réalité des productions effectives obtenues de période en période pour chaque région ne fait aucun doute sur l’efficacité ou non de telle ou telle prise de pouvoir dans le groupe sur les décisions prises. Il s’avère que la responsabilité de chacun est engagée face à ces décisions, et que la non-intervention a valeur d’intervention dans la mesure où elle contribue en fait aux conséquences qui en découlent. Une élucidation des faux-pouvoirs s’argumente (faux-leader à partir d’un verbal mystificateur) au profit de la capacité à se saisir de l’ensemble des données et d’en faire partager l’analyse et la prise en compte. Une prise de conscience s’aiguise de la nécessaire responsabilité de tous. Prise de conscience qui conduit à la question suivante : et si les conditions d’une véritable coopération était non pas l’inexistence de pouvoirs mais au contraire la démultiplication des pouvoirs de tous ? A l’analyse globale complexe de la situation s’ajoute maintenant le nécessaire partage des pouvoirs.

De la prise en compte des contradictions et conflits :
Un constat important vient de l’analyse du rôle joué par les contradictions et les conflits, dans la mesure où ils s’avèrent porteurs d’éléments et difficultés encore non perçus dans la recherche d’efficacité. Ils permettent, si les conditions d’une écoute sont posées, de saisir de façon plus complexe, la nécessaire élaboration d’une stratégie réellement efficiente. D’où l’importance d’une mise en débat permettant l’ajustement des questions nouvelles à prendre en compte.

Discordances dans l’appréciation des difficultés, échecs et réussites
Généralement, l’analyse est portée à insister sur “ce qui ne va pas ”, d’où l’effort pour compenser, réparer, aider,… alors que l’important s’avère être dans l’accent mis au contraire sur le potentiel positif (non pas ce qui manque à chaque région mais ce dont elle est riche en capacité productive !) afin de la faire fructifier. A condition que ceux qui ont des richesses potentielles différentes prennent aussi le parti (ou y sont amenés avec l’aide des autres) de faire fructifier leurs propres ressources. Tout est là. D’où la conséquence si importante à tirer que la réussite des uns, vitale pour chacun, dépend en fait de la réussite de tous. Puisque les potentialités sont différentes et s’avèrent, en définitive, nécessaires les unes aux autres; si tant est que soit mise en partage la conscience positive de ces potentialités.

Les prises de conscience sont vives. Mais il s’agit moins de mettre en avant les constats de disfonctionnement que de renverser leur logique implicite, sur la base de pratiques et comportements déjà amorcés dans le jeu, d’ailleurs, pour mettre en perspective de façon positive d’autres conditions d’exercice d’une vie coopérative authentique.
Le jeu de l’île est bien de l’ordre d’une situation-problème remarquable, dans la formation des adultes. L’analyse qui peut en être dégagée a de nombreuses facettes, de nombreuses exploitations possibles, dont la principale est que cha cun se construise – dans une dynamique d’auto-socio-construction– des pouvoirs et comportements mentaux aptes à agir sur le réel, pour le transformer et, se faisant, se transformer.

*L’auteur de ce jeu fut Claude Zerbib, qui l’élabora (dans les années 70) dans le cadre de la formation d’adultes en économie. L’idée de ce jeu lui vint à partir du constat par lui de l’insuffisance notoire de la transmission expositive des concepts en économie, face aux limites des réinvestissements en situation réelle. Constats similaires à ceux qui sous-tendent les pratiques d’éducation nouvelle, et plus particulièrement, celle d’auto-socio-construction du savoir, par le GFEN (Groupe Français d’Education Nouvelle). Il n’est donc pas étonnant de savoir que notre rencontre avec Claude Zerbib ne put être que bénéfique. Son jeu était une situation-problème forte et complexe, à laquelle nous apportions un mode d’animation et d’analyse qu’ensemble, nous avons pu faire vivre et enrichir, élargissant le cadre des objectifs initiaux.
C. Zerbib avait fait vivre ce jeu sur des journées (voire une semaine) à des pêcheurs portugais, des agriculteurs de l’Ardèche, des étudiants, etc…Nous le firent vivre avec lui à des enseignants (y compris enseignants en économie, enseignants d’université..) en Université d’Eté. Puis, sur un temps plus court d’une journée, comme action de formation-adulte, dans nos différents stages ou Universités d’Eté, en France et à l’étranger, toujours dans le but d’une formation à la transformation.

Odette Bassis

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