Une séance pluridisciplinaire sur les rapports entre l’homme et l’animal, par Aline Gatier

Cet article issu des travaux du secteur Philo du GFEN a précédemment été publié dans la revue Pratiques de la philoophie n°11

La question des rapports entre l’homme et l’animal
Une séance de pluridisciplinarité en trio : zootechnie, économie, philosophie.

par Aline Gatier
Professeur de français-philosophie au lycée agricole (LEGTA) du Mans

“L’animalité hante l’humain, et définir un homme indépendamment de l’animal n’a pas grand sens”, écrit Dominique Lestel (L’Animalité – Essai sur le statut de l’humain). En effet, comment, à notre époque où les questions écologiques s’imposent, se passer d’une réflexion sur les rapports de l’homme avec son environnement, et en particulier de l’homme avec l’animal ? Où en sommes-nous dans nos relations avec les animaux ? Que devons-nous changer dans notre comportement, de façon à construire un monde viable, à long terme, dans lequel l’animalité aurait une place qui lui convienne ? Derrière cette question des rapports entre l’homme et l’animal, c’est notre vision de l’humanité qui est en jeu.

Pour des élèves de lycée agricole, la question est d’autant plus cruciale que l’animal est sujet d’étude (ils suivent des cours de zootechnie) et produit de subsistance. Aussi avons-nous, depuis les réformes de notre baccalauréat technologique (STAV), des heures consacrées à la pluridisciplinarité en bioéthique. Nous avons choisi de travailler sur la question des rapports entre l’homme et l’animal, en mêlant trois disciplines : zootechnie (Laetitia ROZENBERG), économie (Jean-Marc CARPENTIER) et philosophie (Aline GATIER). Cette séance de trois heures est située en début d’année : le 24 octobre 2008.

En zootechnie, la séance s’inscrit dans une séquence sur la question du bien-être animal, et certains documents vus en cours de zootechnie vont être réinvestis en pluridisciplinarité.

En économie, cette séance servira d’exemple d’étude d’une filière économique (la filière équine).

En philosophie, la séance s’inscrit dans la séquence sur “nature et culture”, à la suite d’un travail sur la méthode de l’argumentation philosophique à partir d’un exemple de plan détaillé, sur le sujet « Les animaux ont-ils des droits ? ». Nous avons étudié un texte de Rousseau extrait du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, sur la nécessité d’accorder aux animaux le droit de ne pas souffrir (êtres doués de sensibilité, comme les hommes). Nous avons aussi visionné le film de Truffaut, “L’enfant sauvage”, sur la distinction entre la nature, l’animalité, la nature humaine, la culture. Où s’arrête la nature, où commence la culture ? L’adjectif “sauvage” indique-t-il que l’enfant trouvé se trouve du côté de l’animalité: être instinctif, qui doit apprendre l’affectivité ? Mais si on part de ce postulat, on déshumanise cet enfant dont l’éducation se trouvera alors réduite à un simple dressage. Ainsi avons-nous commencé à aborder les enjeux de la question des rapports entre l’homme et l’animal.
De plus, pour la préparation de la séance pluridisciplinaire, les élèves ont à réaliser un travail de rédaction d’argumentation, sur une question formulée en début d’année pour notre programme personnalisé : les élèves questionnent les notions du programme, de façon à ce que le cours de philosophie tienne compte de leurs préoccupations. La question choisie pour la notion “nature / culture” convient parfaitement pour introduire cette séance pluridisciplinaire: “L’homme est-il un animal ?”.

Composition du groupe d’élèves de Terminale STAV (bac technologique agricole) : 31, avec deux options réunies: « Production animale » et « Aménagement paysager ».
La majorité demande une poursuite d’études en BTS. Beaucoup viennent de familles d’agriculteurs, et certains veulent reprendre l’exploitation de leurs parents, à la suite d’un BTSA ACSE, gestion d’une exploitation agricole (diplôme qui donne droit à de nombreuses subventions et qui bénéficie d’une bonne image de marque dans le milieu professionnel).
Sur la question de l’animalité, on peut déjà s’attendre à un conflit de points de vue : pour les élèves venant du milieu agricole, l’animal est un moyen de subsistance. Beaucoup sont chasseurs et pêcheurs le week-end. L’animal a essentiellement une fonction économique. En voyant un jeune veau dans l’exploitation agricole pédagogique du lycée, ils vont par exemple immédiatement demander son prix, donner sa valeur en termes financiers, alors que les autres élèves auront tendance à avoir une relation plus affective avec la bête : l’animal est à respecter. Ces élèves revendiquent la proximité de l’homme avec la nature et, pour certains, manger de la viande est, par définition, un acte cannibale…
La confrontation de ces deux mondes est habituelle en lycée agricole, qui est peut-être l’un des seuls lieux où ils peuvent véritablement travailler ensemble; aussi l’enjeu du cours de bioéthique sur les rapports entre l’homme et l’animal peut-il être de confronter ces points de vue en s’écoutant les uns les autres…

Déroulement de la séance pluridisciplinaire:
Premier temps:
1h: questionnaire et discussion.

Objectif : pouvoir confronter nos points de vue sur nos rapports avec l’animal.

Nous procédons en deux étapes:
 20 minutes: faire remplir le questionnaire, en travail individuel.
 35 minutes: mise en commun des réponses, synthèses.

Questionnaire:

1) Si vous étiez un animal, quel animal seriez-vous ? Pourquoi ?

2) Remplissez le tableau suivant:

Animaux dans l’exploitation: Animaux qui entrent dans la maison: Animaux qui peuvent entrer dans ma chambre:
 

 

 

 

 

 

3) Quels animaux mangez-vous ?

Quels animaux ne parviendriez-vous jamais à manger ? Pourquoi ?

Description et analyse de l’usage du questionnaire:

Nous n’avions évidemment pas deviné qu’une nouvelle machine d’abattage d’arbres arriverait sur le parking du lycée juste avant notre cours, avec deux heures de retard sur l’horaire prévu. Tous les élèves de l’option “aménagement paysager” ont donc disparu sous les arbres pour étudier le fonctionnement de la machine, avec les collègues forestiers. Cela fera l’objet d’un prochain cours, sur l’assujetissement de l’homme à la technique.
Cependant, cette absence d’une partie de la classe a été appréciée par l’autre moitié, qui s’est sentie plus libre de parler. La discussion en petit groupe les implique davantage, écriront-ils dans le questionnaire-bilan qu’on leur fera remplir en fin de séance. Certains se dévoilent, dans le choix de leur animal; et en faisant la liste, au tableau, des animaux sélectionnés, les élèves remarquent qu’ils ont projeté ce qu’ils voudraient être dans la figure animale (certains élèves disent que cela révèle des personnalités) ; l’animal est un symbole. On l’associe à des valeurs. Un élève signale qu’il se rêve souvent en oiseau : la figure animale ne devient-elle pas représentation de nos désirs ? On aborde l’idée d’une fusion entre les figures animales et humaines, avec la notion d’anthropomorphisme. En fin de compte, en parlant de l’animal (l’oiseau ou le cheval, métaphores, pour les élèves, de la liberté), ne parlons-nous pas de nous-mêmes ? D’ailleurs, un élève refuse de répondre à la question “si j’étais un animal”, mais il argumente : rien ne pourrait lui faire renoncer à la condition d’homme. N’est-ce pas une illusion, de croire l’oiseau libre ? Celui qui est libre, c’est l’homme qui voit sa propre liberté dans l’oiseau en vol.

La deuxième question permet de mettre en relation notre perception de l’espace quotidien et la place que nous accordons aux animaux dans notre monde humain. Se pose la question de l’intimité : la chambre est-elle vraiment le lieu le plus intime ? Si, pour certains, ce lieu est interdit à tout animal, même aux animaux de compagnie, pour d’autres, en revanche, la porte est grande ouverte. D’un point de vue géographique (la géographie du quotidien), comment délimiter l’espace naturel de l’espace humain ? Pour certains, les deux se confondent; mais, remarque un élève, si on enlève toute frontière entre les deux espaces, si l’animal est laissé sans limites, plus personne ne saura qui est qui, qui fait quoi, qui va où… Ne risque-on pas de perdre tout repère ? Comment s’y retrouver ? Nous faisons le lien avec la question de l’identité abordée lors de la séquence précédente.

En ce qui concerne l’exploitation agricole, nous faisons la liste, au tableau, de tous les animaux proposés par les élèves : une production animale classique – vaches, moutons… – et une production plus excentrique, ou plus exotique – escargots, autruches, alligators… Cela fait l’objet d’une synthèse, en économie, sur le passage d’un type de production à une autre. Nous évoquons aussi le glissement d’une production pour se nourrir à une production de loisir, avec le cas du cheval.
Dans la maison, les élèves acceptent les animaux de compagnie: pour certains, ce sont uniquement des chiens, des chats et des poissons rouges ; pour d’autres, des serpents ou des rats. Se pose la question du dressage de ces Nouveaux Animaux de Compagnie (NAC). Reste-t-il des animaux “sauvages”, qui n’ont rien à voir avec l’humain, ou tous sont-ils domesticables ?Qu’avons-nous à gagner, quand nous cherchons à pousser de plus en plus loin la maîtrise du monde naturel ?
Le changement d’habitudes remarqué à propos des animaux de compagnie est à nouveau évoqué en ce qui concerne les habitudes alimentaires. La grande majorité dit pouvoir manger de tout en cas de nécessité, y compris de l’homme (en référence au travail que nous avons fait sur la cannibalisme, à partir du documentaire d’Arte sur les “Naufragés des Andes”) ; certains disent pouvoir manger de tout, par curiosité. Pas de véritable discussion entre carnivores et végétariens comme cela avait été le cas l’année précédente: consensus ou changement de menus pour nos deux redoublantes végétariennes… ?
Nous profitons du retour des “Aménagements paysagers”, la deuxième heure, pour demander au groupe présent de résumer nos premières conclusions sur notre rapport avec l’animal : que représente-t-il ? Où le mettons-nous ? Comment le mangeons-nous ?
Ces questions seront reprises dans le travail suivant, à partir de groupements de textes.

Deuxième temps du travail en pluridisciplinarité:
1h: travail par groupes de 4-5, sur trois séries de documents (seuls les documents sont donnés aux élèves, pas leur titre).

Objectifs :
 être capable de réaliser une synthèse (en décloisonnant les savoirs) et de la problématiser.

Consignes données aux élèves : élire un rapporteur, qui viendra rendre compte du travail du groupe, à l’oral, en dernière heure.
1. Présentation des documents (type, source, auteur, date…)
2. lecture de trois phrases caractéristiques de ces documents
3. proposition d’un titre pour le groupement de textes
4. élaboration d’une problématique (en tenant compte de la méthode donnée en début d’année : “Si on suppose que… cela entraîne… Pourtant…”).

Première série: l’homme carnivore.
Quatre documents :

1. document d’économie : « Distribution et consommation de la filière viande chevaline »

2. deux recettes de cuisine : le “cochon d’Inde sauté”, par Ginette Mathiot, années 1960 et le “filet de viande chevaline aux champignons à la mode de 1865”;

3. les « recettes de cuisine à base d’insectes » de l’institut Bruno Comby (site http://www.comby.org/insect/recettfr.htm);

4. la conclusion de l’essai L’Homme, le mangeur, l’animal, qui nourrit l’autre ? de Jean-Pierre Poulain :

” Mieux que tout autre, l’exemple du cheval montre bien sûr que l’on ne mange pas indifféremment de n’importe quels animaux, mais surtout que le choix des animaux que l’on mange peut varier dans le temps, en fonction de divers facteurs, notamment sociaux et culturels. Parmi ceux-ci, la distance, socialement construite, qui sépare les humains de certains animaux paraît déterminante. Pour pouvoir manger des animaux, nous devons mettre de la distance entre eux et nous. A l’inverse, les animaux que nous admettons dans notre environnement social proche, ne sauraient être tués ni mangés. Les protectionnistes radicaux savent donc parfaitement ce qu’ils font quand ils tentent de réduire, de dissimuler, de banaliser, voire même de condamner comme « spécistes », les différences entre les humains, en qui ils ne voient que des animaux parmi d’autres – des « human animals », appellation qu’ils préfèrent à celle de « humans », jugée par eux trop « anthropocentrique » – et les animaux, promus « nonhuman beings ».
La consommation de viande représente donc bien l’un des critères distinctifs de deux conceptions du monde opposées, notamment par la place qu’elles reconnaissent à l’homme, place banale ou subalterne, ou, au contraire, place éminente, fruit, non de quelque « création » ou autre « intelligent design », mais de l’évolution naturelle des espèces. “

Intérêt du groupement de textes : déconstruire l’évidence alimentaire. Qu’est-ce qui en jeu, derrière nos habitudes d’alimentation ? Manger est un besoin devenu culturel, qui repose sur des valeurs, susceptibles de varier.
Quand la relation entre l’homme et l’animal est alimentaire, il se produit une rupture. Loin de la fusion évoquée la première heure avec l’anthropomorphisme, nous avons ici l’idée d’une mise à distance.

Deuxième série: L’homme éleveur.
Quatre documents :

1. Document de zootechnie : « Le bien être animal » et « animaux et éthique »

« Le bien être animal en question »
“En situation d’élevage, les animaux subissent de nombreuses contraintes. Ils s’adaptent grâce à la souplesse de leurs réactions. Une meilleure connaissance du comportement et de la physiologie est nécessaire pour déterminer le niveau et la nature des contraintes acceptables.
La commission de Bruxelles a établi cinq critères permettant d’apprécier le « bien-être animal »:
 la satisfaction des besoins nutritionnels et physiologiques,
 l’absence de maladie,
 un environnement non agressif,
 l’absence de stress,
 la possibilité d’exprimer des comportements normaux.

Pour évaluer le bien-être des animaux en situation d’élevage, on utilise différentes méthodes:
 l’observation de l’animal en situation,
 l’évaluation de ses préférences par des tests de choix,
 la mesure de ses perturbations physiologiques induites par l’adaptation.

Grâce à ces études, on peut améliorer les conditions d’élevage en recherchant des animaux qui s’adaptent à leur environnement et en modifiant le milieu d’élevage et les pratiques des éleveurs.

Animaux et éthique: Notre société se préoccupe de plus en plus du bien-être des animaux. Les méthodes modernes d’élevage sont perçues comme artificielles et trop contraignantes. Des réglementations européennes sont adoptées, fondées sur des données scientifiques fournies par les chercheurs et les vétérinaires. La Loi Grammont votée en 1850 fut la première à protéger l’animal contre les mauvais traitements en public, car l’on considérait qu’une attitude de cruauté était dégradante pour son auteur. (…)

L’élevage des poules pondeuses (directive applicable au 1er janvier 2012): la surface des cages augmente et passe de 450 cm2 à 750 cm2 par poule. Différentes dispositions sont mises en place : nids, perchoirs, bains de poussière, limes à ongles…

Le gavage des oies et des canards (recommandations entrées en vigueur le 22 déc 1999) : la production de foie gras n’est pas remise en cause. Les cages individuelles et les sols en caillebotis sont proscrits. Un décret limite la taille des élevages à 1000 places de gavage par exploitant.

Le transport des animaux de boucherie (arrêté du 1er janvier 1999) : Le confort des animaux pendant le transport est pris en compte. Un temps de trajet limité est imposé en fonction du type de véhicule autorisé.

2. quatrième de couverture de l’essai Le Silence des bêtes – La philosophie à l’épreuve de l’animalité, d’Elisabeth de Fontenay (2004):

” L’Antiquité fut en quelque sorte un âge d’or pour les bêtes. Car si les hommes offraient des animaux en sacrifice à Dieu, aux dieux, ils s’accordaient sur leur statut d’êtres animés et avaient pour elles de la considération. Certes, bien des questions demeuraient ouvertes, et les philosophes de ce temps ne manquèrent pas de s’entre-déchirer en tentant d’y répondre. Les animaux pensent-ils ? Sont-ils doués de raison ? Ont-ils la même sensibilité que nous ? Faut-il s’interdire de les manger ? Mais pourquoi donc restent-ils silencieux ?
Depuis que Dieu s’est fait homme, et que le Christ s’est offert en sacrifice tel un agneau, c’est-à-dire depuis l’ère chrétienne, la condition de l’animal a radicalement changé. Désormais les philosophes se préoccupent surtout de verrouiller le propre de l’homme et de ressasser les traits qui le différencient des autres vivants, lesquels sont considérés comme des êtres négligeables : tenus pour des machines (Descartes) et à l’occasion comparés à des pommes de terre (Kant).
Des hommes d’esprit et de cœur font bien sûr exception, au XVIII° siècle surtout. A leur suite, Michelet dénoncera prophétiquement l’injustice faite aux animaux et annoncera que c’est compromettre la démocratie que de les persécuter.
Au XX° siècle, une certaine littérature vient renforcer de nouveaux courants philosophiques pour rappeler que la manière dont nous regardons les bêtes n’est pas sans rapport avec la façon dont sont traités certains d’entre nous, ceux que l’on déshumanise par le racisme, ceux qui, du fait de l’infirmité, de la maladie, de la vieillesse, du trouble mental, ne sont pas conformes à l’idéal dominant de la conscience de soi.
Ce livre expose avec clarté la façon dont les diverses traditions philosophiques occidentales, des Présocratiques à Derrida, ont abordé l’énigme de l’animalité, révélant par là même le regard que chacune d’elle porte sur l’humanité. C’est pourquoi on peut le lire aussi comme une autre histoire de la philosophie.”

3. dessin de Serguei paru dans Le Monde: “L’Homme Nu” cueille une pomme de laquelle surgit un ver qui s’exclame “Halte ! Vous êtes en train de procéder à une expulsion sans mandat !” ; dans la dernière vignette, l’Homme Nu s’éloigne, pensif : “la nature commence à imiter l’homme !”

4. la Déclaration des droits de l’animal, Unesco, 1978 (reparue dans Le Monde pour l’anniversaire des 30 ans de cette déclaration).

Intérêts de ce groupement de textes:
 poser une chronologie des théories sur l’animalité, qui permet d’aborder l’histoire la philosophie
 voir le renversement entraîné par l’anthropomorphisme : une mimesis inversée (vignettes de Serguei)
 étudier les principes qui fondent le droit du vivant.

Troisième série: l’homme animalisé.

1. Photo « Hybridations » de William Wegman, parue dans le TDC 939 Bêtes et Hommes

2. incipit de La Métamorphose de Franz Kafka

3. extrait des Damnés de la terre de Frantz Fanon (1961, Martinique):

” La mise en question du monde colonial par le colonisé n’est pas une confrontation rationnelle des points de vue. Elle n’est pas un discours sur l’universel, mais l’affirmation échevelée d’une originalité posée comme absolue. Le monde colonial est un monde manichéiste. Il ne suffit pas au colon de limiter physiquement, c’est-à-dire à l’aide de sa police et de sa gendarmerie, l’espace du colonisé. Comme pour illustrer le caractère totalitaire de l’exploitation coloniale, le colon fait du colonisé une sorte de quintessence du mal. (…)
Parfois ce manichéisme va jusqu’au bout de sa logique et déshumanise le colonisé. A proprement parler, il l’animalise. Et, de fait, le langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique. On fait allusion aux mouvements de reptation du jaune, aux émanations de la ville indigène, aux hordes, à la puanteur, au pullulement, au grouillement, aux gesticulations. Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire. L’Européen bute rarement sur les termes « imagés ». Mais le colonisé, qui saisit le projet du colon, le procès précis qu’on lui intente, sait immédiatement à quoi l’on pense. Cette démographie galopante, ces masses hystériques, ces visages d’où toute humanité a fui, ces corps obèses qui ne ressemblent plus à rien, cette cohorte sans tête ni queue, ces enfants qui ont l’air de n’appartenir à personne, cette paresse étalée sous le soleil, ce rythme végétal, tout cela fait partie du vocabulaire colonial. Le Général de Gaulle parle des « multitudes jaunes » et M. Mauriac des masses noires, brunes et jaunes qui vont bientôt déferler. Le colonisé sait tout cela et rit un bon coup chaque fois qu’il se découvre animal dans les paroles de l’autre. Car il sait qu’il n’est pas un animal. Et précisément, dans le même temps qu’il découvre son humanité, il commence à fourbir ses armes pour la faire triompher.”

Intérêt de ce groupement de textes: il s’agira de mettre en question la fusion homme / animal vue de façon positive la première heure. En effet, avec l’animalisation se pose le problème des inégalités entre les hommes. L’image animale peut servir à déshumaniser, à instaurer entre deux peuples cette distance évoquée par Jean-Pierre Poulain (voir la première série de documents). Animaliser, n’est-ce pas installer un autre peuple dans le rôle de l’Autre ?

Troisième temps de la séance:
Une heure : un rapporteur est nommé pour chaque série de documents, les autres groupes non interrogés complétant ou infirmant les idées apportées (on demande notamment aux autres groupes de fournir titre et problématique). Un autre élève vient aider le rapporteur, en notant au tableau les éléments les plus importants de la restitution.
Tous les groupements de textes sont distribués aux élèves au moment du passage du rapporteur : le texte de Frantz Fanon, notamment, fera l’objet d’une étude plus approfondie en cours de philosophie, sur la question de l’inégalité entre les hommes.

Conclusion
Ce type de séance pluridisciplinaire peut aider les élèves à trouver un sens au cours de philosophie : en lien avec d’autres matières, considérées comme plus concrètes, davantage choisies par les élèves, le cours de philosophie devient utile, un outil au service de l’apprentissage  l’outil de la synthèse et de la mise en question. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons demandé de placer les séances pluridisciplinaires de bioéthique en début d’année dans notre établissement.
Dans le questionnaire-bilan de fin de séance, beaucoup d’élèves disent apprécier ces cours avec plusieurs professeurs : certains écrivent s’amuser de nous voir complices alors que nos matières n’ont rien à voir les unes avec les autres… Il semblerait que nous n’ayons pas convaincu tous les élèves des liens entre nos disciplines : deux ou trois élèves ont eu l’impression de “ne faire que de la bioéthique”  il reste donc à revenir sur ce terme-là, pluridisciplinaire par définition même.
Les documents supports plébiscités par les élèves sont: la planche BD de Serguei et la recette sur le cochon d’inde. En revanche, le texte de Fanon est jugé par beaucoup comme “trop difficile”, “trop d’idées”. Il a gêné certains élèves: il faudra tenir compte et jouer sur cette gêne lors de son analyse en cours  d’où vient-elle ? Qu’est-ce qui est le plus dérangeant : la vision purement négative de l’animalité ou bien la remise en cause d’un mode de relations humaines ? La pensée manichéiste semble une évidence : tout est noir ou blanc; l’intérêt du texte Frantz Fanon est d’en montrer les dangers. Ainsi ce texte peut-il nous montrer la nécessité sociale, culturelle, humaine, de voir le monde avec des nuances.
Les rapports entre l’homme et l’animal nous renvoient à une posture: soit nous nous sentons reliés les uns aux autres, liaison qui peut aller jusqu’à la fusion (anthropomorphisme: nous prenons l’animal pour un homme ; réification: l’animalisation devient prétexte pour exclure certains hommes de la dimension humaine), soit nous installons des distances entre l’homme et l’animal, notamment en posant l’un comme maillon de la chaîne alimentaire et l’autre comme prédateur  mais nous prenons alors le risque d’une schématisation des rapports entre les êtres.

Du point de vue du ressenti des élèves, l’accent est mis sur la découverte des personnalités des uns et des autres (ce sont peut-être des élèves qui ont besoin de discussions psychologiques) ; aussi ont-ils aimé la première partie, quand nous avons dialogué à partir de leurs questionnaires, sur des “choses qui les impliquent”. On découvre sans surprise qu’ils aimeraient travailler dans des groupes plus petits et qu’à 31, ce n’est pas toujours possible de s’exprimer…
De même, les élèves apprécient les discussions dans les petits groupes, au moment du travail sur les documents, même si certains montrent du doigt les limites de ce mode de travail : tout le monde ne participe pas. Aussi deux redoublants disent-ils avoir préféré la séance de l’année dernière, qui permettait “la participation de tout le monde”. Il s’agissait d’un jeu de rôles, à partir de la question “Doit-on donner des droits aux animaux ? Si oui, lesquels ?”: Brigitte Bardot rencontrait Batman, un chasseur, un végétarien, la directrice de la SPA, etc… A l’issue des jeux de rôles, nous avions distribué la Déclaration des Droits de l’Homme et, par binômes, à partir de ce modèle, les élèves devaient rédiger leur propre Déclaration des Droits de l’animal. Dès la rédaction du Préambule, le problème principal du texte se posait: peut-on parler au nom des animaux ? De quel droit ? Les élèves étaient repartis avec le texte de la Déclaration écrite par l’Unesco en 1978. Nous avions fait cette séance à deux professeurs, avec Catherine SOUQUET en zootechnie. Mais il avait été difficile de revenir à des textes philosophiques lors de la séance suivante (le lien avec un texte d’Aristote avait été laborieux), peut-être à cause d’une entrée trop ludique.
Quoi qu’il en soit, le cours de philosophie a tout à gagner de ce type de séance à plusieurs disciplines : les élèves sont directement confrontés aux problèmes actuels de la bioéthique. Vivre de leurs productions (lait, viande…) ou les aimer comme des alter-ego : quelle place donner aux animaux dans notre monde humain ? La contribution, cette année, du collègue d’économie, aura permis de montrer le lien entre l’évolution de notre vision de l’animalité et la consommation de produits animaux, d’où les nouvelles lois en matière de “bien-être animal” en zootechnie. Dans un univers agricole en mutations, peut-être ce type de travail permettra-t-il aux élèves qui reprendront une exploitation de prendre du recul sur ce qu’ils vont faire de et avec l’animal, de façon à les aider à s’adapter à un métier en mutations.

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