Un exercice de mise en scène du procès de Socrate, par Geneviève Guilpain

Article écrit par Geneviève Guilpain dans le cadre des travaux du GFEN secteur Philo, et précédemment paru dans la revue Pratiques de la Philosophie n°9.

 

Contexte et objectifs

J’avais choisi cette année-là[i] de travailler avec mes élèves de Terminale S  l’Apologie de Socrate, texte assez simple qui force à réfléchir sur le sens d’un engagement existentiel au nom de convictions éthiques et politiques.

Après avoir procédé à la présentation générale de l’œuvre et avoir étudié plus précisément certains passages, j’ai proposé aux élèves de procéder à un travail de  révision un peu singulier en restituant au texte sa dynamique dramatique. Ce serait pour eux l’occasion d’évaluer s’ils étaient capables de donner vie au texte, ce qui  supposait qu’ils soient suffisamment à l’aise dans  l’usage des concepts et le développement des argumentations et puissent également prendre une certaine distance critique pour improviser avec justesse à partir des connaissances acquises.

Voici la présentation des objectifs tels que je les ai formulés aux élèves : il s’agit de vérifier en acte et en donnant vie au texte ce que vous avez bien compris et ce qui pose encore des difficultés, de pointer les problèmes de fond qui sont soulevés, de vous permettre de prendre position  et enfin de vous  préparer à l’oral. Il s’agit d’un travail collectif qui ne donnera pas lieu à une évaluation individuelle.

 

L’Apologie se rapproche plus du monologue que du dialogue ; je n’ai pas tenté de réécrire le texte mais par contre j’ai donné aux élèves des consignes suffisamment précises pour qu’ils puissent mettre le texte en voix plurielles tout en restant fidèles à son déroulement.

La présentation qui suit constitue une feuille de route remise à chaque groupe d’élèves qui assumait et se répartissait le rôle d’un ou plusieurs personnages, plusieurs étant inventés pour les besoins du procès. Elle avait pour fonction de les aider à préparer le procès[ii].

 

Instructions pour le guidage[iii]

 

  • Liste des personnages et de leurs fonctions :

 Deux  présidents de séance : ouvrent la séance, présentent les différentes parties en présence ; rappellent la loi ; donnent  la parole (à Socrate, aux accusateurs, aux témoins etc.)   rappellent la salle à l’ordre le cas échéant ; invitent à délibérer ; lisent la condamnation, closent la séance.

Deux  greffiers : rappellent l’état civil de Socrate, lisent l’acte d’accusation ; notent tout ce qui se dit.

Trois  accusateurs : Mélétos, Anytos, (représentant des commerçants et des artisans) Lycon (représentant des orateurs et des poètes)  viennent accuser Socrate, répondent à ses questions, cherchent l’appui de la foule et des juges.

Trois  amis de Socrate : viennent témoigner, se concertent pour sauver Socrate, proposent de payer une amende.. ; Platon, Criton, Adimante .

Des témoins :

 

En faveur de Socrate

– le frère de Chéréfon, témoin de la sentence de l’oracle de Delphes

– le père d’un jeune homme ruiné par les leçons des sophistes et qui heureusement a rencontré Socrate…

 

Contre Socrate :

Aristophane : le poète comique qui s’est moqué de Socrate.

Deux citoyens lambdas qui viennent témoigner de leur irritation d’être importunés par Socrate

 

Six Socrate : prononcent  leur apologie (se répartir le texte) ; s’adressent tour à tour aux juges, à la foule, au témoins ; aux accusateurs.

 

Premier Socrate : explique comment il va parler et pourquoi il est accusé.

Second Socrate : interroge Mélètos.

Troisième Socrate : Socrate enquête dans  les rues d’Athènes

Quatrième Socrate : Socrate  rappelle son devoir et sa mission auprès des Athéniens .

Le Socrate reconnu coupable  de la seconde partie

Le Socrate condamné de la troisième partie

 

Sept juges : écoutent, posent des questions à Socrate, aux accusateurs, aux témoins pour avoir des éclaircissements, délibèrent .

 

Quatre représentants de la foule athénienne :   écoutent, applaudissent, sifflent (pas trop fort) etc. ; parmi eux l’épouse de Socrate, un célèbre sophiste…

 

  • Indications pour les interventions et l’interprétation :

 

Présidents de séance : vous dirigez les débats (prévoyez un « marteau ») vous devez connaître tous les participants que vous présentez et  décider de l’ordre des intervenants (cf. indications jointes).

Attention à ne pas vous faire déborder. C’est vous qui donnez l’autorisation de toute prise de parole. N’oubliez pas les témoins. Il se peut que les juges vous demandent  de poser quelques questions. Vous êtes garants de la dynamique du procès ; si un intervenant piétine, vous écourtez la prise de parole.  Attention à l’heure (tablez sur 45 minutes).N’oubliez pas que vous avez trois temps à respecter.

 

  • Au début vous plantez le décor (février 399 av. JC.. .), en rappelant les règles qui président au procès dans une cité démocratique, Athènes (Socrate comparaît devant le tribunal, l’héliè, composé de 500 juges tirés au sort), en présentant les parties en présence en particulier Mélètos (poète), Anytos (homme politique et représentant des artisans), Lycon (orateur qui a rédigé l’acte d’accusation).
  • Vous demandez au greffier de lire solennellement cet acte d’accusation
  • Vous demandez à Socrate de décliner son identité (âge, sexe, fils de.. , époux de, nombre d’enfants)

Rappel : Socrate est âgé de 70 ans, fils de la sage-femme Phénarètè et d’un tanneur, Sophronisque,  époux de Xanthippe,  et père de 3 garçons.

 

  • Vous donnez la parole rapidement à Lycon pour vérifier les motifs de  l’accusation
  • vous donnez la parole à Socrate

¨       Vous demandez à Callias d’intervenir lorsque  Socrate l’interpelle

  • Question à poser à Socrate : Mais alors Socrate, d’où viennent ces calomnies ? » (p.30)
  • Puis vous appelez le frère de Chéréfon (p. 31)

 

Changement de Socrate

  • Vous donnerez la parole aux citoyens lambdas.
  • Puis vous appelez Mélètos

 

Changement de Socrate

 

Nouveau changement de Socrate après l’interrogatoire (qui sera peut-être houleux)

  • Question d’un juge : « Tu n’as pas honte Socrate, d’embrasser un genre de vie dont tu risques de mourir ? »
  • Profession de foi de Socrate

 

  • Vous l’interrompez pour les délibérations après avoir demandé s’il y avait des questions ou d’autres témoignages (par exemple le père d’un jeune homme)

 

  • Reprise de la séance : à vous de rétablir le silence ; vous lisez le verdict et donnez la parole à Socrate.
  • Nouvelles délibérations, même chose avec le dernier Socrate.

 

Vous levez la séance de façon solennelle en faisant éventuellement un petit commentaire de la décision finale (procès historique etc.).

 

Greffiers  Vous préparez un acte d’accusation (vous « brodez » à partir des informations que vous avez) ; vous faites remarquer que Socrate n’a pas déposé un écrit défensif, rédigé par un logographe et qu’il assure sa défense seul. Vous présentez des pétitions faites contre ou pour Socrate. Vous avez le droit de faire répéter un intervenant s’il a parlé trop vite …

 

Travail de secrétariat. Texte à remettre solennellement à la fin au Président de séance.

 

 

Accusateurs : Mélètos, Anytos, Lycon.  Ayez des caractères différents mais tranchés.. (un nerveux, un froid etc.) ; donnez–vous un âge, une profession, une ascendance (donnez toutes ces informations au président de séance et au greffier avant le début du procès.)…vous venez avec un épais dossier (pétitions faits divers etc.). Vous devez être expressifs (réagir aux propos de Socrate mais cela peut se manifester par des mimiques …).

Lycon ou Anytos : vous aurez la parole au tout  début pour détailler les accusations contre  Socrate.

Vous devrez vous prêter au jeu de l’enquête de Socrate.

Mélétos devra bien réfléchir à son comportement tout au long de l’interrogatoire et savoir ce qu’il dit à  Socrate (répétition avec Socrate peut-être).

 

Amis de Socrate : choisissez des tempéraments et des âges contrastés. Venez avec une pétition de soutien, inventez-vous une situation , une famille (cf p.46). Donnez toutes ces informations au président de séance et au greffier avant le début du procès.

Prévoyez de l’argent pour l’amende. Réagissez aux propos de Socrate, à ceux des accusateurs.

 

Témoins  favorables à Socrate :

 

Le frère de Chéréfon : vous viendrez dire ce que votre frère décédé vous a raconté au sujet de la consultation de l’oracle (p.31), mettez-y de la vigueur,  du suspense, de l’émotion.

C’est un petit intermède sympathique.

Le père d’un jeune homme ruiné par les leçons des sophistes ; vous vous inventez une situation professionnelle (donnez toutes ces informations au président de séance et au greffier avant le début du procès).  Vous êtes remonté contre les sophistes et vous louez Socrate qui forme gratuitement les jeunes gens ; vous êtes un témoin important en faveur de la probité de Socrate ; vous insistez sur son honnêteté intellectuelle, sa vertu et sa chasteté ; contrairement à beaucoup Socrate n’entretient pas de commerce charnel avec les jeunes gens.

 

Témoins à charge :

Aristophane : auteur comique de pièces de théâtres. Un peu « illuminé » très satirique ; doit faire rire le public (n’en rajoutez pas).

Deux citoyens lambdas, témoins   à charge : donnez-vous une situation, un nom, un âge (donnez toutes ces informations au président de séance et au greffier avant le début du procès). Ayez des caractères bien typés. Ce sont des rôles inventés donc faites appel à votre imagination ;  mimez Socrate en train de  poser des petites questions etc. ;

L’un d’entre vous peut jouer Callias, content des services du sophiste Evenos (p.30)

 

Premier Socrate qui  explique comment il va parler. Répondez aux questions du juge, soyez sobre en ce début de séance ; donnez le ton ; vous serez ferme et vous êtes convaincu d’avoir raison. Socrate s’adresse à la raison  et il ne cherche pas à apitoyer ou à étourdir par de beaux discours.

Lorsque Socrate rappelle de quoi il est accusé injustement, il ne doit pas oublier de s’adresser à ses accusateurs mais aussi aux juges , à la foule…

Socrate sera  interrompu par le témoignage d’Aristophane, puis il interrogera Callias.

Fin p31 avant l’intervention du frère de Chéréfon.

Rappel : Socrate est âgé de 70 ans, fils de la sage-femme Phénarètè et d’un tanneur, Sophronisque,  époux de Xanthippe,  et père de 3 garçons.

 

Second Socrate qui enquête dans  les rues  d’Athènes (p.31-35).  Socrate raconte sa quête ; il peut se déplacer, mimer les interrogatoires qu’il fait subir aux citoyens d’Athènes (vous vous adressez à quelqu’un de la foule ou à l’un des accusateurs).

Les questions sont à inventer, par exemple :

Qu’est-ce que la vertu, selon toi ?

Penses-tu qu’elle s’enseigne ?

Qui peut l’enseigner ?

Fais-tu une différence entre le courage et la tempérance ?

La justice est-ce que c’est l’égalité etc.. ?

 

Vous pouvez citer un passage d’Homère et demander à Mélètos de l’expliquer.

Vous pouvez demander à Anytos, homme politique, s’il est capable de définir la vertu d’un homme politique.

Vous pouvez demander à Lycon si bien parler (rhétorique) consiste à produire  des vérités …

 

Troisième Socrate ; l’interrogatoire de Mélètos  (p 35-39) Il suffit de suivre l’ordre de l’interrogatoire et de ne pas se perdre dans l’argumentation. Il peut être judicieux de faire une petite répétition avec Mélètos.

 

Quatrième Socrate : (p.39-p.48) . Véritable profession de foi de Socrate : il faut y mettre du tempérament, de la fougue mais vous n’êtes pas obligé de respecter tout le cheminement et d’être exhaustif ; retenez les principaux arguments (vous pouvez avoir une petite fiche mais surtout ne lisez pas).

 

Cinquième Socrate  (p.48-51) : vous reprendrez les idées essentielles du passage (48-51).Observez ce qui se passe dans la salle et soyez à l’écoute de vos amis qui se concertent au sujet de l’amende, qui vous font des signes) , les juges qui vous  invitent à l’exil , à accepter la prison etc.

 

Sixième Socrate : (p.51-fin) ; c’est un Socrate éloquent et presque prophétique ; pensez-y.

 

Attention : Si jamais vous n’êtes pas condamné à mort, adaptez-vous…[iv]

 

Les juges, ils écoutent attentivement et délibèrent vraiment. Vous êtes libres du verdict surtout pour la fin …

 

Exemples de questions que peuvent poser les juges : (trois ou quatre questions)

 « Tu n’as pas honte Socrate, d’embrasser un genre de vie dont tu risques de mourir ? »p .40

Socrate, pourquoi n’as-tu pas fait de politique ?

Socrate, pourquoi te mêles –tu de ce qui ne te regarde  pas ?

Socrate, pourquoi ne partirais-tu pas en exil ? (seconde partie)

 

Après les délibérations, vous remettrez le verdict au président de séance en indiquant le nombre de voix de part et d’autre ; votre avis doit être motivé, en particulier pour la sentence.

 

Conclusion

Mes élèves qui étaient complaisants mais ne débordaient pas d’enthousiasme se sont prêtés au jeu,  bien qu’ils manifestèrent de l’inquiétude lorsque je leur ai dit que je comptais les filmer.

Les manières de faire ont été très différentes selon les élèves. Certains se sont lancés à corps perdu dans leur personnage, oubliant contexte et texte ; d’autres au contraire se sont fait un point d’honneur à restituer mot à mot leur partie ; d’autres encore sont parvenus à développer une vérité du personnage ou du raisonnement à leur propre surprise.

J’ai ensuite projeté aux élèves certains passages du film en les invitant à repérer les moments d’inventivité fidèles à l’esprit du texte ainsi que les moments de flottement coïncidant souvent avec un défaut de compréhension ou de maîtrise de l’argumentation.

L’objectif de cet exercice n’est évidemment pas de procéder à une représentation irréprochable mais plutôt de mettre collectivement le texte au travail et de  permettre à chacun de repérer objectivement quelles sont ses faiblesses dans son appropriation de l’œuvre, tout en dédramatisant, paradoxalement, l’approche d’une œuvre complète.

 

Geneviève Guilpain

 

[i] Montreuil-sous-bois, année scolaire 2005-2006

[ii] Cette préparation a eu lieu en partie en dehors des heures de classe.

[iii] La pagination est celle de la dernière édition  GF Flammarion

[iv] Pour ménager plus de tension dramatique et inciter les élèves à déployer tous leurs talents, j’avais en effet proposé de laisser ouverte la fin du procès, les juges devant trancher en leur âme et conscience en fonction de ce qu’ils auraient entendu.

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